Le lycée Ambroise Paré ou l’art de gouverner un lieu qui a quatre siècles

Illustration cartoonesque de la cour du lycée Ambroise Paré de Laval avec un chat norvégien observant l’architecture historique du site.

Chronique du provisoire N°5

On croit parfois qu’un lycée est un bâtiment bien sage avec une façade respectable et quelques couloirs où l’on apprend la géométrie en marchant droit. Au lycée Ambroise Paré de Laval cette idée tient à peu près autant qu’une craie un jour de pluie parce que le lieu n’est pas un décor mais une superposition de siècles où chaque époque a laissé son empreinte avec plus ou moins de délicatesse, un palimpseste de pierre que l’on relit chaque jour sans toujours s’en rendre compte. Dans ce décor ancien il arrive qu’un chat norvégien noir gris et blanc traverse les couloirs avec plus de calme que bien des adultes mais il n’en fait pas une théorie du monde.

Le site est celui de l’ancien couvent des Ursulines et cette phrase suffit à remettre un proviseur à sa place ce qui est un exercice d’hygiène intérieure que je recommande à tout cadre qui se prendrait trop au sérieux. Le bâtiment existait avant nos procédures et il existera après nos tableaux de bord ce qui oblige à une forme de modestie tout en laissant le droit d’avoir mal au crâne quand une serrure du XVIIe siècle décide d’exprimer sa liberté intérieure un mardi matin.

Le temps des Ursulines et la Contre Réforme

Les Ursulines s’installent à Laval dès 1615 dans un contexte où l’Église catholique entend reprendre pied face à l’essor du protestantisme et où l’éducation devient un enjeu central. Leur projet est clair, instruire les jeunes filles, former des consciences, structurer un ordre. Elles acquièrent à la fin des années 1610 un vaste terrain hors de l’enceinte fortifiée, à proximité de la porte Beucheresse, et confient à Étienne Corbineau la construction d’un couvent capable de durer.

La Chapelle du Lycée Ambroise Paré sous la Neige
La chapelle des Ursulines du lycée Ambroise Paré

Le chantier s’étend sur une dizaine d’années et les Ursulines entrent en possession du couvent en 1628. L’ensemble s’organise autour d’une cour carrée, avec une architecture sobre et solide qui privilégie la tenue à l’effet. La chapelle occupe une place centrale et impose une gravité tranquille que l’on ressent immédiatement. Sous elle, une crypte est aménagée dès l’origine pour accueillir les sépultures des mères supérieures tandis que les autres religieuses sont enterrées à l’extérieur, rappel discret mais ferme que l’organisation se lit aussi dans la pierre.

Du XVIIIe siècle à la Révolution, un basculement sans rupture

Le XVIIe siècle est celui de l’installation et de la croissance. Le XVIIIe siècle est plus fragile. Puis la Révolution française survient et il devient impossible de parler du lieu sans marquer un temps d’arrêt. Les religieuses sont expulsées en 1792 et dès 1793 la municipalité installe dans les bâtiments le collège de Laval. Le site change de tutelle et de vocabulaire mais il ne change pas de vocation profonde. Il demeure un lieu d’enseignement. Le religieux cède la place au public sans que l’histoire soit effacée.

Le XIXe siècle et l’École qui s’enracine

Le XIXe siècle apporte l’ordre institutionnel. L’établissement devient collège royal en 1842 puis lycée en 1848 et il traverse les régimes sans perdre sa fonction éducative. L’architecture évolue pour répondre aux besoins d’un établissement scolaire qui ne peut pas vivre uniquement sur la beauté du patrimoine.

Maximilien Godefroy intervient pour des constructions annexes puis Pierre Aimé Renous marque profondément le site dans les années 1840. En 1848 il transforme l’intérieur de la chapelle afin de l’adapter aux usages du lycée. Le geste est pragmatique et révélateur d’une tradition française qui sait transformer sans détruire. La crypte elle-même change de statut et devient à la fin du XIXe siècle un lieu de passage et de mémoire profane où des élèves laissent leurs noms, superposant ainsi l’adolescence à la pierre funéraire.

Le XXe siècle, entre urgence et reconnaissance

Le XXe siècle impose l’urgence démographique. Les années 1950 et 1960 voient l’apparition de bâtiments fonctionnels en béton destinés à accueillir le baby boom (bâtiments 300 et 400). L’esthétique est différente mais l’objectif est clair, contenir le réel et permettre l’enseignement. Dans les années 1960 l’établissement s’ouvre aux filles, inscrivant une évolution sociale majeure dans la continuité d’un lieu voué à l’éducation.

Ancien évêché de Laval intégré au lycée Ambroise Paré, aujourd’hui siège du Centre de documentation et d’information, vu depuis les jardins.
L’ancien évêché de Laval, intégré au lycée Ambroise Paré à la fin du XXᵉ siècle, accueille aujourd’hui le Centre de documentation et d’information.

Dans cette redécouverte du patrimoine à la fin du XXᵉ siècle, un bâtiment mérite une attention particulière. L’ancien évêché, édifié au XIXᵉ siècle pour marquer le retour d’un siège épiscopal à Laval, entre dans le giron du lycée dans les années 1990, à la fin du siècle. Cette intégration n’est pas seulement immobilière, elle est profondément symbolique.

Le bâtiment accueille désormais le Centre de documentation et d’information. Autrement dit, un lieu autrefois consacré à l’autorité spirituelle devient un espace dédié à la recherche, à la lecture, à l’esprit critique et à l’autonomie intellectuelle des élèves. La continuité est frappante, et la transformation parfaitement cohérente.

Il y a quelque chose de très juste à voir un ancien évêché devenir un CDI, comme si le savoir avait simplement changé de forme sans jamais quitter les murs. Le silence y demeure, mais il est désormais peuplé de pages, d’écrans, de questions et de curiosités. Ce déplacement du sacré vers le savoir dit beaucoup de l’histoire de l’école républicaine, et peut-être aussi de sa vocation la plus profonde.

À la fin du siècle des restaurations importantes redonnent toute sa place au patrimoine. Le bâtiment n’est plus seulement un cadre, il devient un partenaire exigeant du quotidien. Le travail des historiens, notamment celui de Christophe Tropeau, permet alors de transmettre une mémoire rigoureuse et incarnée, évitant que le lieu ne soit réduit à une simple nostalgie.

Le temps administratif et la nécessité du cadre

Aujourd’hui le lycée Ambroise Paré est un établissement public local d’enseignement dont les murs appartiennent à la Région du fait de la décentralisation. L’établissement occupe les locaux à titre gracieux et la répartition des responsabilités est claire. Le propriétaire assume les grandes charges liées au bâti. Le lycée fait vivre le lieu par l’éducation, la culture et les projets.

Il arrive toutefois que cette frontière soit interrogée notamment lorsque des prescriptions techniques liées à la sécurité du bâtiment sont formulées à la suite de visites de contrôle. Le cadre juridique est pourtant explicite. Les obligations portant sur le bâti relèvent du propriétaire tandis que le chef d’établissement veille à la sécurité des personnes, organise, alerte et suit sans se substituer juridiquement au propriétaire. Rappeler cela n’est ni une polémique ni une revendication mais une condition d’équilibre, car détourner un budget pédagogique vers des charges immobilières revient toujours à fragiliser ce qui fait grandir les élèves.

Illustration cartoonesque d’un proviseur du lycée Ambroise Paré confronté aux contraintes budgétaires liées aux travaux de sécurité, entre patrimoine historique et obligations contemporaines.
Illustration humoristique des tensions quotidiennes entre obligations de sécurité, contraintes budgétaires et gestion d’un établissement inscrit dans l’histoire.

Petite instruction civique immobilière

La collectivité propriétaire assure la construction, la reconstruction, l’extension, les grosses réparations et la mise en conformité du bâti des lycées conformément au Code de l’éducation.
L’établissement public local d’enseignement assure le fonctionnement pédagogique, éducatif et culturel et organise la vie de la communauté scolaire dans le cadre de son autonomie.
Confondre ces responsabilités n’est pas une économie mais un déplacement de charge qui finit toujours par coûter plus cher que la clarté.

Épilogue provisoire

Je suis proviseur et je sais que je suis provisoire. Les murs ont connu des religieuses, des révolutionnaires, des élèves en blouse, des lycéens en baskets et ils continueront d’accueillir d’autres générations quand je ne serai plus là. Mon rôle est d’habiter ce temps long avec rigueur, de rappeler le droit quand il le faut, et de préserver ce qui fait vivre l’école au quotidien.

Et quand le silence revient en fin de journée, il arrive qu’un chat traverse la cour sans chercher à diriger le monde. Il se contente de passer. Les murs, eux, restent.


Pour la beauté du mot

Palimpseste
Manuscrit ancien dont on a effacé l’écriture première pour y inscrire un nouveau texte sans jamais faire totalement disparaître les traces de ce qui était là avant.

Je peux l’écrire sans détour.
Je suis moi aussi un palimpseste.


Sources historiques

Christophe Tropeau, Véronique Heisserer, La Mayenne, lieux d’histoire, Éditions Sutton. Pour l’acheter
Notice Mérimée POP, Ministère de la Culture, couvent des Ursulines de Laval devenu lycée Ambroise Paré.
Page Wikipédia « Lycée Ambroise Paré de Laval ».


Sources juridiques

Code de l’éducation, article L214-6.
Code de l’éducation, article L214-7.
Code de l’éducation, article L421-4.
Ministère chargé de l’Éducation nationale, Guide juridique du chef d’établissement, fiche relative à la sécurité.
Code de la construction et de l’habitation, dispositions applicables aux établissements recevant du public.

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