Épisode II La première alliance
Reprendre le lien
Après le langage, j’ai envie de regarder ce qui vient juste derrière, comme l’ombre portée d’une phrase qu’on a laissée passer. Quand les mots se durcissent et qu’on s’habitue à les laisser passer, quelque chose s’installe dans les interstices, ce n’est pas spectaculaire, ce n’est pas bruyant, c’est même très poli, et ça s’appelle la solitude, pas celle qu’on choisit pour respirer, celle qui abîme, celle qui fait qu’on ne se parle plus vraiment, même quand on se croise, même quand on s’écrit, même quand on croit appartenir à un groupe. Le pire, c’est que ça peut arriver en étant entouré, avec des notifications partout, des gens partout et une sensation de désert au milieu.
Je le vois dans la vraie vie, je le vois sur les réseaux, je me le vois à moi, au moment précis où l’on ne cherche plus à comprendre où l’on cherche à gagner et où l’on préfère une réaction rapide à une relation lente. On se dit que ça ne sert à rien de tendre la main parce que personne ne la prendra, puis on finit par avoir raison puisque quand on ne tend plus la main personne ne la prend. C’est un cercle parfait, parfaitement désespérant et j’ai un vrai talent pour tracer ce genre de cercle au compas avec une gravité d’architecte et un fond de mauvaise foi. Je peux m’enfermer dans mon coin avec une élégance très respectable en prétendant que c’est de la lucidité alors que c’est juste de la fatigue. Si l’on me laisse faire je peux même appeler ça une stratégie, ce qui est une façon chic de dire que je boude.
Dans une dystopie, l’isolement est une matière première. Quand les gens sont seuls, ils deviennent manipulables, ils deviennent persuadés que l’autre est forcément un danger, un rival, un idiot ou au minimum une perte de temps. Le commun ne s’effondre pas dans un grand fracas, il se dissout doucement comme un sucre dans un café. C’est discret, c’est propre et quand on s’en aperçoit on a déjà pris l’habitude de vivre chacun dans sa petite cabine avec vue sur ses certitudes.
Pour continuer notre détour par Star Wars sans le transformer en club de fans, je reviens à un détail de La Menace fantôme qui m’a toujours frappé. Ce n’est pas le spectaculaire qui sauve Naboo au début, c’est un geste de lien, une alliance improbable entre des gens qui ne se ressemblent pas, qui se comprennent mal, qui ont même de bonnes raisons de se méfier, et qui finissent pourtant par admettre qu’ils ont un destin commun. Le commun commence souvent quand quelqu’un accepte de traverser la pièce pour parler à celui qu’il ne parle jamais, et j’avoue que certains jours traverser la pièce pour parler à mon grille pain me demande déjà une énergie politique, alors parler à un humain qui n’a pas les mêmes codes, là on est sur du sport de haut niveau.
Alors si nous voulons faire arrêt avant que la pente ne devienne une autoroute, nous pouvons commencer par le plus simple. Recréer du lien là où il a disparu, pas avec des grandes proclamations, avec des micro alliances, ces choses modestes qui n’ont pas l’air historiques et qui changent pourtant le climat d’une journée.
Nous pouvons décider qu’une fois par jour, dans la vraie vie ou sur un réseau, nous faisons un geste qui n’est pas un jugement, un geste qui n’est pas une performance, un geste qui n’est pas un signal pour notre camp. Un geste de lien, un message privé plutôt qu’un commentaire public quand il y a un malentendu, un merci explicite plutôt qu’un like automatique, une question sincère plutôt qu’une réponse brillante. Et oui, parfois un bonjour répété même quand la journée mord parce que c’est fou comme un bonjour peut être un acte politique sans en avoir l’air. Si ça te semble trop simple c’est normal, je suis moi même capable de rater un bonjour par distraction puis de faire comme si je réfléchissais intensément à l’avenir du monde, ce qui est une manière raffinée de ne pas admettre que j’ai juste la tête ailleurs.
Nous pouvons aussi réapprendre l’alliance en petit, en local, en concret, ce moment où l’on cesse de croire que l’intérêt général est la somme des intérêts personnels, ce moment où l’on accepte qu’il faut construire quelque chose qui dépasse nos humeurs du moment. S’engager dans une association, rejoindre un collectif, soutenir une initiative, proposer un coup de main, offrir un café, mettre son téléphone à plat sur la table et regarder quelqu’un en face, ça n’a l’air de rien et c’est exactement ce que la dystopie déteste, des humains qui se parlent sans se haïr.
Nous pouvons aimer nos communautés, les chérir même, parce qu’elles protègent, elles réparent, elles tiennent chaud quand le monde souffle froid. Elles sont une main sur l’épaule au moment où l’on vacille. Ce serait une erreur de les mépriser, une erreur de les caricaturer, une erreur de faire comme si l’humain pouvait vivre sans tribu, sans cercle, sans maison intérieure.
Mais nous devons aussi nous rappeler une différence qui change tout. Faire communauté ne suffit pas à faire société, faire société ne suffit pas encore à faire République. La communauté ressemble à une cellule, elle est vivante, elle a ses membranes, elle sélectionne ce qui entre et ce qui sort, elle se défend, elle nourrit, elle transmet, c’est précieux. Mais une cellule isolée ne fait pas un être, elle tourne vite sur elle même, elle s’épuise, elle se rigidifie, elle finit par ne plus voir dehors que des menaces ou des silhouettes, et même quand elle part d’une bonne intention elle peut se fermer sans s’en rendre compte, parfois avec le sourire, parfois avec de très bonnes raisons, ce qui est encore plus embêtant.
Faire société, c’est accepter la circulation, les frottements, les proximités imprévues, les désaccords qui n’explosent pas. Faire République, c’est encore plus exigeant, c’est accepter qu’au dessus de nos intérêts et de nos affinités il existe un principe plus grand que nous, l’intérêt général, non pas comme un slogan mais comme une construction patiente, un cadre commun qui protège aussi ceux que nous n’aimons pas, y compris quand nous sommes fatigués, y compris quand nous avons envie de réduire le monde à notre camp.
Et puisqu’il faut sortir de nos cercles, il faut aussi apprendre à reconnaître ceux qui nous attrapent. Nous connaissons tous ces groupes qui crient trop fort, qui pensent trop fort, qui fabriquent une chaleur immédiate, presque addictive, parce qu’ils ont réponse à tout, parce qu’ils ont des ennemis clairs, des slogans bien rangés, des certitudes livrées à domicile. Ils nous donnent à croire au lieu de nous donner à penser. Je n’écris pas ça depuis une tour d’ivoire, j’ai moi aussi le cerveau qui aime les raccourcis, le confort des évidences, la petite ivresse d’avoir raison en trente secondes. C’est précisément pour ça que je me méfie des raccourcis parce que je sais à quel point ils sont séduisants quand on est pressé, blessé ou simplement de mauvaise humeur.
Alors oui, explorons, parlons, traversons la pièce, ouvrons la porte, mais pas naïvement. Nous pouvons fréquenter des espaces différents sans renoncer à nos valeurs, nous pouvons écouter sans applaudir, comprendre sans excuser, discuter sans nous dissoudre, garder cette règle simple qui protège sans fermer, refuser les dogmes, refuser les extrêmes, refuser les discours qui demandent de choisir un camp avant même d’avoir regardé le réel. Et si parfois ça nous fatigue tant mieux, une démocratie en pleine forme n’est pas un spa.
Dans ce deuxième geste, l’alliance ne doit pas seulement consolider nos cercles, elle doit aussi nous apprendre à sortir de nos cercles. Fabriquer des ponts, fréquenter des espaces où l’on n’est pas certain d’avoir raison, parler avec quelqu’un qui ne partage pas nos codes, rester poli sans être tiède, tenir la main ouverte sans perdre sa colonne vertébrale. Si l’on veut une image simple, l’arrêt public est parfait, on y attend ensemble sans se choisir, et rien que cela, quand on y pense, est déjà une petite République. Pendant que j’écris ça, Solo, mon chat norvégien noir gris et blanc (lui dirait que je suis son humain), vient s’installer pile à l’endroit où je devrais poser mon coude et je le prends comme un rappel très félin qu’une alliance commence souvent par faire un peu de place.
Ce deuxième geste est nécessaire mais il a une limite, parce que le lien tout seul peut devenir une bulle confortable, une tribu, un entre soi. Une tribu qui se croit pure finit toujours par inventer des ennemis même si elle commence avec de bonnes intentions.
C’est pour ça que le prochain épisode parlera d’une chose plus difficile, plus adulte aussi. Comment se disputer sans se détruire, comment tenir un désaccord sans casser le lien, comment retrouver une discussion digne, et là, forcément, nous allons devoir ralentir encore un peu.
Suite au prochain épisode
Épisode III
Le désaccord digne
Reprendre la discussion
La publication de l’épisode suivant aura lieu dans deux jours, soyez attentifs.

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