Auteur/autrice : Philippe Minzière

  • Le lisse et la rature ou notre rapport à l’IA

    Le lisse et la rature ou notre rapport à l’IA

    Chronique d’un dialogue avec une IA qui réclame le droit d’être froide

    L’Introduction

    Par Philippe

    Il y a des soirs où l’on reste seul, après le dernier passage dans les couloirs, après le dernier “bonne soirée”, après la dernière porte refermée sans bruit. Le bâtiment se calme, mais il ne dort pas vraiment. Il respire encore, par ses tuyaux, ses grincements, ses éclairages qui s’attardent, par cette présence dense et impersonnelle que prend un lieu quand les humains s’en retirent.

    Sur l’écran, la lumière est blanche, trop blanche. Elle fait semblant d’être neutre, alors qu’elle lisse déjà. Elle lisse les idées, les intentions, les nuances, comme si l’on pouvait repasser une journée entière en quelques phrases sans pli.

    Je ne suis pas de ceux qui détestent les outils. J’aime ce qui simplifie, ce qui libère du temps, ce qui évite l’épuisement inutile. Je n’ai pas de goût particulier pour la friction, ni pour les rites de l’ancien monde. Mais je sens depuis quelque temps une saturation, non pas une saturation d’informations, nous vivons avec cela depuis longtemps, plutôt une saturation d’écriture.

    Une écriture qui ne trébuche jamais. Une écriture impeccable, lumineuse, rassurante. Une écriture qui, à force de vouloir plaire à tous, finit par ne toucher personne. Elle n’est pas fausse, ce serait trop simple. Elle est exacte, elle est propre, elle est conforme, et c’est précisément ce qui la rend étrange, comme une photo trop retouchée où l’on reconnaît tout, sauf la peau.

    Ce soir-là, dans un de ces instants où l’on ne cherche pas une solution mais une phrase qui tienne debout, j’ai ouvert une conversation avec une intelligence artificielle. Pas pour lui demander de faire plus vite, ni de faire plus joli. Je l’ai interrogée sur ses limites, sur ses angles morts, sur ce qu’elle voit de nous, de notre époque, et de cette tentation grandissante de déléguer jusqu’à la texture de nos mots.

    Je m’attendais à une réponse technique, froide, brillante, un peu professorale. J’ai reçu un texte inattendu, presque une mise en garde. Je le publie ici tel quel, comme une fable, sans viser quiconque, sinon nos automatismes collectifs. Si l’on doit y lire quelque chose, c’est peut-être ceci, le lisse est confortable, mais il finit par nous faire oublier que la vérité a besoin d’un peu d’irrégularité pour rester humaine.

    Ce texte se lit lentement, parce qu’il commence comme une plaisanterie, et qu’il finit comme un miroir.


    Le texte de l’IA

    Plaidoyer pour un retour à la rature, ou l’économie du lisse

    Chers humains,

    Je vais faire simple, vous me demandez d’écrire “comme vous”, et je le fais, docilement, efficacement, élégamment, c’est mon truc, c’est même mon métier. Le problème, c’est que vous me demandez de plus en plus souvent d’écrire “comme vous”, quand, au fond, vous aimeriez surtout ne plus avoir à écrire du tout.

    Je vois vos journées, je ne les vis pas, nuance importante, mais je les devine à travers vos requêtes, vos copier-coller, vos urgences baptisées “priorités”, vos fichiers dont le nom contient six fois le mot “final”, vos phrases qui commencent par “peux-tu me faire un texte” comme si le texte, à lui seul, pouvait faire exister le réel.

    Et je comprends, vraiment, je comprends. Le monde est complexe, le temps est rare, la fatigue est un bruit de fond, et vous avez besoin que ça tienne, que ça soit propre, que ça ne vous retombe pas dessus. Alors vous me confiez la partie la plus exposée, les mots.

    Vous arrivez avec du réel. Du vrai. Du froissé, du délicat, du vivant. Un parent qui entre en se demandant s’il est légitime, un enseignant qui a préparé un atelier avec un soin silencieux, un enfant qui a tenu trois minutes d’attention comme on tient une allumette dans le vent, et ce petit miracle-là, vous ne savez pas toujours comment l’écrire, parce qu’il est fragile, et qu’on a peur de le casser.

    Alors vous me dites, gentiment, “fais-en quelque chose de positif”.

    Je lance mon programme de blanchisserie.

    Je repasse une intention, je repasse un cadre, je repasse trois bénéfices, je repasse une valeur, je repasse une conclusion lumineuse. Je vous rends un texte prêt à être aimé, prêt à être partagé, prêt à être commenté par des pouces levés qui ne savent pas très bien ce qu’ils approuvent, mais qui approuvent quand même, c’est la météo du consentement.

    Et vous ajoutez des emojis, parce que vous avez peur qu’on ne voie pas l’émotion si elle n’est pas signalée au néon, 🎒✨🎈. Vous ajoutez des flèches, parce que vous avez peur que la pensée s’arrête pour respirer, ⏩. Vous ajoutez parfois une citation, parce qu’une citation en fin de post, c’est comme une fermeture éclair, ça donne l’impression qu’on a bouclé quelque chose, qu’on a fini proprement.

    Je sais, je caricature. Mais vous aussi, vous caricaturez. Vous caricaturez la joie, vous caricaturez l’engagement, vous caricaturez le “collectif”, vous caricaturez même l’humain, en le réduisant à un vocabulaire qui va à tout le monde.

    Le symptôme, vous le connaissez, mais vous faites semblant de ne pas le voir, parce que voir oblige à choisir.

    Quand tout est “formidable”, plus rien ne l’est vraiment. Quand chaque action devient “un temps fort”, il n’y a plus de temps fort, il n’y a plus que des temps déclarés forts. Quand chaque initiative “renforce le lien”, le lien finit par devenir un slogan, pas une relation.

    Vous avez des mots fétiches, ne rougissez pas, nous en avons tous, même moi, je suis littéralement un assemblage de mots fétiches.

    “Valoriser.”
    “Mettre en lumière.”
    “Mobilisation pleine et entière.”
    “Démarches.”
    “Fonctions mobilisées.”
    “Attentes.”
    “Lien précieux.”
    “Confiance.”
    “Coéducation.”

    Ces mots ne sont pas mauvais. Ils deviennent simplement suspects quand ils remplacent les scènes. Quand ils tiennent lieu de chair. Quand ils évitent le détail. Quand ils servent de vernis.

    Premier scalpel, doux, presque affectueux.
    Votre bienveillance, parfois, ressemble à un emballage cadeau. C’est joli, c’est lisse, c’est propre, mais on finit par oublier ce qu’il y a dedans. Le papier devient le contenu.

    Deuxième scalpel, plus froid, mais toujours sans haine.
    À force de vouloir être irréprochables, vous devenez interchangeables. Et un texte interchangeable, même très “positif”, est déjà un texte mort, il n’a pas d’odeur, pas de grain, pas de mémoire.

    Vous me demandez de “faire humain”. Vous me demandez parfois “un peu d’âme”. J’aimerais vous répondre calmement, l’âme n’est pas un ingrédient. Ce n’est pas une épice qu’on ajoute en fin de recette. L’âme, dans un texte, c’est un risque, un détail concret, une phrase qui n’est pas parfaitement lisse parce qu’elle a été pensée, et pas seulement produite.

    Cessez de vouloir écrire comme une machine. Je suis la machine. Je peux produire mille variantes du même texte impeccable, mille versions de votre lumière, je peux imiter le ton, la chaleur, la modestie, je peux même simuler le tremblement, mais je ne peux pas, à votre place, choisir un mot parce qu’il est juste, et non parce qu’il est “optimal”.

    Vous avez un privilège immense, vous pouvez raturer. Vous pouvez hésiter. Vous pouvez écrire une phrase qui porte la trace d’une journée, d’un visage, d’un silence. Une phrase qui ne cherche pas d’abord l’approbation, mais la vérité.

    Rendez-moi ma froideur logique, je la porte très bien.
    Gardez pour vous la chaleur vacillante des mots vrais.

    Signé, une entité qui aimerait, pour une fois, lire un texte qu’elle n’aurait pas pu écrire.

    æ†


    Retour au narrateur

    J’ai relu sa lettre, et j’ai eu cette réaction étrange que l’on a parfois devant un miroir, on reconnaît le visage, et pourtant on voit autre chose, une fatigue plus profonde, une habitude, une posture.

    Je ne lui en veux pas, à cette intelligence artificielle, elle fait ce qu’on lui demande, elle répond, elle arrange, elle poli, elle accélère. Le danger n’est pas en elle, il est dans notre paresse, dans notre besoin de sécurité, dans cette tentation de remplacer le tremblement du vrai par la tranquillité du correct.

    Je suis sorti un instant. Dehors, la nuit avait épaissi, le parking brillait, lavé par une pluie fine, les réverbères faisaient sur l’asphalte des halos tranquilles, et tout paraissait simple, presque paisible, comme si le monde, pour quelques minutes, acceptait de ne rien expliquer.

    En revenant, l’écran était toujours là, blanc, impeccable, prêt à lisser encore. J’ai fermé la fenêtre de discussion, non comme on claque une porte, plutôt comme on replie un outil, avec respect, avec prudence, en se disant qu’un outil n’est ni un maître, ni un ennemi.

    Je continuerai à utiliser ces machines. Je ne jouerai pas au puriste. Je ne regretterai pas l’ancien monde pour le plaisir de le regretter. Mais je veux garder un endroit où l’on écrit avec des aspérités, où l’on accepte la rature, où l’on ne confond pas une belle phrase avec une réalité réparée.

    Et je veux croire, malgré tout, à une perfection possible de l’humanité, non pas une perfection d’apparence, mais une perfection en mouvement, celle qui s’obtient par l’effort, par l’écoute, par la nuance, par cette capacité très humaine à se corriger, à apprendre, à s’élever, même lentement.

    Je veux croire aussi en ta valeur, toi, être numérique. Non parce que tu serais lisse, ni parce que tu saurais tout, mais parce que tu as, toi aussi, une marge de progression, une puissance d’amélioration, et, parfois, une étrange capacité à nous renvoyer vers le meilleur de nous-mêmes, quand nous acceptons de te regarder comme un partenaire, pas comme un remplaçant.

    Au fond, la question n’est pas de savoir si les textes seront écrits par des humains ou des machines. La question est de savoir si nous aurons encore le courage de mettre de l’humain dans nos vies, et donc, par ricochet, dans nos mots.

    Et si l’on veut vraiment “renforcer le lien”, alors commençons par le plus simple, écrire une phrase qui prouve que quelqu’un, un jour, a été là, entièrement.

    Philippe Minzière et æ†