Auteur/autrice : Philippe Minzière

  • Chronique provisoire N°6 de la DGH

    Chronique provisoire N°6 de la DGH

    DGH, chronique provisoire N°6, d’une micro absence et d’un pouvoir d’interface

    La DGH : Dotation Globale Horaire, certains préfère DHG le tiercé mais dans le désordre


    Avertissement. Cette chronique ne raconte pas une année particulière et elle ne vise aucune période identifiable. Elle est la concrétion de nombreuses années de vécu, de scènes recomposées et de sensations récurrentes, celles qui reviennent quand un sigle déclenche des débats très humains avec des chiffres parfaitement froids.

    Je suis assis dans mon bureau et je tiens le dos droit parce que cette posture raconte au monde que je tiens aussi la situation. Je le fais sérieusement alors même que je sais très bien, puisque les textes ont une mémoire plus longue que la nôtre, que la situation se tient surtout par elle même. Elle se tient grâce aux cadres, grâce aux procédures et grâce à cette inertie administrative qui avance même quand nous sommes fatigués.

    Solo est installé à l’angle du bureau et il occupe une surface que je n’avais pas prévue dans la répartition. Il est noir gris et blanc et il a cette dignité tranquille des chats norvégiens qui semblent avoir lu le règlement intérieur avant nous. Il ne participe pas aux urgences humaines, il les observe, et cela suffit à donner l’impression qu’il a raison.

    Le message qui dit non avec élégance

    La notification apparaît sur l’écran et je la vois du coin de l’œil comme on voit arriver une note dont on devine déjà l’issue. Je lis l’objet qui affiche DGH et je n’ouvre pas tout de suite, non par stratégie, mais parce que je m’accorde ce léger sursis qui donne l’illusion du contrôle. L’institution sait faire cela, elle vous laisse croire que vous choisissez le moment alors qu’elle vous a déjà choisi.

    J’ouvre le message et je retrouve la formulation polie et verrouillée qui dit non sans jamais hausser le ton. On m’explique que la dotation notifiée correspond à l’intégralité des moyens mobilisables sur l’exercice et que toute demande complémentaire ne pourra pas recevoir de suite favorable. La phrase est nette et elle s’installe dans la pièce comme un meuble réglementaire.

    Je ne ressens pas une colère spectaculaire parce que la colère spectaculaire est un luxe et parce que j’ai appris qu’elle ne change pas grand chose. En revanche je sens une bascule intérieure qui ressemble à une traduction impossible. Je parle d’élèves et l’on me répond effectifs, je parle de classes et l’on me répond divisions, je parle d’heures par élève et l’on me répond structure. Personne ne ment et c’est bien cela qui rend le malentendu si solide.

    Le tableur et la micro absence

    Tableur ouvert avec une prudence qui ressemble à un instinct de survie. Je l’ai soigné, je l’ai vérifié, et je lui ai même donné des couleurs rassurantes comme si une mise en forme pouvait calmer le réel. Je sais pourtant qu’il existe presque toujours une cellule liée, discrète et obstinée, qui dort dans un onglet oublié et qui dépend d’une feuille cachée, laquelle dépend elle même d’un paramètre saisi un soir où l’on croyait encore que l’on se souviendrait.

    Je commence l’estimation rapide et je sens venir cette micro absence qui n’est pas un rêve mais un pas de côté. Mon corps reste parfaitement en fonction, proviseur en exercice, tandis que mon esprit regarde la scène comme si elle se passait chez un collègue. Dans ce léger décalage je n’entends plus des arguments, j’entends des vocabulaires et je me dis que l’on passe une partie de sa vie à traduire des réalités qui ne se superposent pas.

    Solo, mon chat, lui, ne traduit rien, il tranche, il se déplace avec lenteur et il vient s’installer sur le clavier, et bien entendu il choisit l’endroit où l’on valide ou l’on efface, sur Entrée ou sur Suppr ou sur Ctrl S, comme si son poids suffisait à rappeler qu’une mauvaise touche peut transformer un bricolage fragile en vérité officielle. Je le laisse faire, je me dis que son sens du risque est meilleur que le mien.

    Trois scénarios et trois humeurs

    Je connais trois scénarios et chacun a son humeur, je les connais si bien que je pourrais les réciter en dormant.

    Lorsque ça passe largement, je me méfie. La marge donne de l’air et l’air devient immédiatement un carburant. Les dispositifs apparaissent, les projets s’écrivent, les options se rêvent et les dédoublements deviennent raisonnables au nom de l’évidence pédagogique.

    Lorsque ça passe juste, le corps réagit avant l’esprit. Je transpire sur des chiffres minuscules comme s’il s’agissait d’objets moraux. Je ferme certains onglets par superstition et je diffère l’ouverture de la feuille bilan comme si la regarder trop tôt pouvait la rendre plus vraie. Je me surprends surtout à négocier intérieurement avec Excel, ce qui prouve que l’on peut être rationnel et développer des croyances parallèles sans s’en rendre compte.

    Lorsque ça ne passe pas, j’ai ce que j’appelle des spasmes administratifs. Ce n’est pas spectaculaire, c’est sobre, c’est républicain et c’est très inconfortable. Je veux convoquer une réunion et je veux disparaître dans une pile de dossiers, je sais déjà qu’il faudra rendre vivable l’invivable d’abord avec les équipes puis avec les services académiques, en espérant que la sincérité de chacun suffira à combler les angles morts.

    Les conseils, les négociateurs et le parent qui veut sauver le monde

    Au conseil pédagogique, la réalité humaine prend sa place naturellement. Les collègues défendent l’intérêt de l’élève, cet intérêt général a souvent un accent disciplinaire, non par égoïsme mais parce que l’on aime ce que l’on enseigne. Personne ne veut apparaître gagnant puisque gagner en DGH est suspect, l’on préfère être non perdant, ce qui permet de rester digne et de ne pas humilier le voisin.

    Puis vient le défilé des négociateurs, chacun arrive calme, déterminé, dossiers sous le bras, chiffres alignés et parfois accompagné de recommandations qui ne sont jamais des ordres, ce que tout le monde sait officiellement. Mon esprit fatigué entend pourtant autre chose, il entend surtout que contester une recommandation ressemble trop souvent à contester la raison elle même.

    Arrive le conseil d’administration, la discussion peut devenir technique mais elle reste profondément humaine. Les enseignants défendent sincèrement les élèves. Les élèves tentent de suivre un débat qui n’a pas été conçu pour eux. Les représentants des parents s’impliquent avec une honnêteté souvent touchante dans un système qui n’a pas été pensé pour être compris d’un seul coup.

    Parfois il y a le parent procédurier, pas forcément méchant, pas forcément cynique, mais habité par une certitude qui lui sert de boussole. Il veut agir, il veut protéger, il veut compter et pour cela il lui faut un responsable visible, un point d’accroche, un visage. Comme l’institution est vaste et abstraite, c’est souvent moi, le proviseur, qui récupère le rôle avec ma veste, mon calme, ce pouvoir de façade que l’on me prête pour que la scène ait un centre.

    Je l’écoute, je le remercie, je reste calme, intérieurement je pense qu’il ne peut pas savoir, puisque personne n’entre vraiment dans la mécanique avant d’y être enfermé, que je ne donne pas les heures, je les répartis. Je ne choisis pas l’enveloppe, je la rends vivable, je ne décide pas du réel, j’essaie d’éviter qu’il devienne brutal.

    Le Maestro, la cellule, et l’issue fragile

    Après le conseil d’administration, les négociateurs reviennent et ils reviennent avec cette énergie particulière qui naît quand on croit encore qu’il existe une marge. C’est souvent à ce moment précis que mon proviseur adjoint entre en scène. Il ne cherche pas la lumière, il cherche une solution, il s’installe près de moi dans le silence du bureau, avec cette discrétion rare qui ne demande ni récit ni applaudissements.

    Je le regarde travailler et je me dis qu’il n’est pas un technicien au sens ordinaire du mot, il est un Maestro de la mécanique quantique des emplois du temps, celui qui tient plusieurs réalités simultanément sans que le système s’effondre, à condition que l’on approche l’impossible dans le bon ordre et avec la bonne respiration. Il remonte les liens, il suit les renvois, et il repère ce que je ne vois plus parce que j’ai trop regardé.

    Il trouve la cellule, la fameuse, celle qui faussait l’ensemble, non par malice mais parce qu’une virgule oubliée peut devenir un événement de rentrée. Soudain, l’impossible devient ajustable. Ce qui ne passait pas commence à passer. Des solutions apparaissent, fragiles et ingénieuses, et je ressens une joie brève parce qu’elle ressemble à une issue, et parce qu’elle me rappelle que l’intelligence collective existe aussi dans les recoins, loin des phrases définitives.

    Je décide de garder ces solutions secrètes le plus longtemps possible, non par vice mais par expérience. Une solution, dans un établissement, n’est jamais une fin, c’est une ouverture. Toute ouverture appelle une nouvelle demande, et toute demande arrive avec une excellente raison, et la somme des excellentes raisons finit toujours par ressembler à un problème de structure.

    Épilogue provisoire et définition utile

    Je sauvegarde le fichier deux fois. Je ferme la messagerie. Une nouvelle notification apparaît au sujet d’une précision DGH que je n’ouvre pas encore. Solo pose une patte sur le clavier comme s’il validait silencieusement la situation, et je me dis qu’au fond, après toutes ces années, je ne suis pas certain de ce que signifie réellement ce sigle.

    Officiellement, Dotation Globale Horaire. Dans la vie réelle, cela ressemble souvent à Discussions Généralement Humaines, et certains jours à Gestion Hautement Hypothétique, et lorsque tout le monde a une excellente raison d’être inquiet à Délibérations Généreusement Harassantes.

    Je me lève, je remets ma veste, je reprends mon air de circonstance, et je vais annoncer avec calme une décision que je n’ai pas prise, en y mettant ce qui me semble encore essentiel, de la clarté, de l’humanité, et cette conviction têtue que le réel, même contraint, peut être rendu habitable.

    C’est peut être cela, finalement, être proviseur. Non pas décider du réel, mais éviter qu’il devienne brutal.

    Note de bas de chronique La DGH désigne la dotation annuelle en heures d’enseignement attribuée à un établissement. Elle désigne aussi, sans le dire, l’art de faire tenir ensemble des contraintes, des personnes et des convictions, en espérant que personne ne casse et en priant surtout qu’Excel ne prenne pas l’initiative.