Auteur/autrice : Philippe Minzière

  • Chronique du provisoire N°4 Voeux provisoires

    Chronique du provisoire N°4 Voeux provisoires

    Bonne année… mais pas que

    En ce début d’année je formule des vœux translucides non pour imposer une direction mais pour laisser passer ce que la lumière des esprits a de meilleur à nous offrir.

    Il est de tradition à cette période de l’année de formuler des vœux et d’aligner des phrases bien intentionnées qui cherchent à conjurer l’incertitude avec des mots rassurants. Je m’y plie avec une modération qui me ressemble non par froideur mais parce que le provisoire a ses exigences et parce que je me méfie des formulations trop définitives surtout lorsqu’elles sortent de ma bouche.

    Dans ces Chroniques du provisoire je me contenterai donc d’une hypothèse qui est fragile par nature et donc parfaitement humaine. Elle me convient d’autant mieux que j’ai passé une bonne partie de ma vie professionnelle à donner l’impression de maîtriser des situations qui ne demandaient qu’à m’échapper et que j’ai parfois cru qu’un tableau bien construit ou qu’un calendrier bien tenu suffiraient à donner l’illusion d’un ordre.

    Et si nous changions de paradigme

    Depuis longtemps notre école et sans doute notre société avec elle s’est pensée comme une école des sachants. Celles et ceux qui savent face à celles et ceux qui ne savent pas encore et un savoir accumulé empilé parfois exhibé avec sérieux graphiques à l’appui vocabulaire maîtrisé posture assurée. J’en parle d’autant plus librement que je connais cette tentation de la phrase bien calibrée de l’argument qui tient debout et du ton qui ne tremble pas parce qu’elle rassure celui qui parle tout en laissant parfois celui qui écoute au bord du chemin.

    Et si sans renier le savoir et sans inquiéter inutilement les inspecteurs intérieurs qui sommeillent en nous nous devenions davantage une école des passeurs. Une école qui n’abandonne ni la rigueur ni l’exigence mais qui accepte que la transmission ne soit pas un acte de surplomb et devienne un geste de passage une attention offerte un mouvement humble.

    Le passeur ne nie pas ce qu’il sait. Il accepte simplement que le savoir ne lui appartienne pas puis il le reçoit le transforme l’adapte et le transmet conscient que ce qu’il remet à l’autre ne lui reviendra jamais sous la même forme. Cette idée m’a demandé du temps car j’ai longtemps aimé les dossiers impeccables et les phrases bien construites jusqu’au jour où j’ai compris que certaines réponses trop solides finissent par empêcher de marcher.

    Le passeur ne cherche pas à briller il veille et il éclaire juste assez pour que l’autre puisse avancer parfois seul parfois autrement. Il accepte aussi que l’élève le collègue ou l’enfant prennent une direction qu’il n’avait pas anticipée et cela provoque parfois chez le proviseur une légère crispation intérieure vite dissimulée derrière un sourire professionnel parfaitement rodé.

    J’aime imaginer l’humanité comme un vaste paysage traversé par la lumière. Non pas une lumière brutale crue aveuglante mais une lumière transmise comme celle qui traverse les vitraux car le verre n’est pas transparent il est translucide et c’est précisément cela qui permet à la lumière d’offrir toute sa palette. C’est un peu comme nos certitudes puisqu’elles assombrissent lorsqu’elles deviennent opaques et elles éblouissent lorsqu’elles se prétendent transparentes alors qu’entre les deux demeure un espace habitable où l’on peut apprendre comprendre hésiter et grandir.

    Les passeurs sont ces vitraux. Ils ne sont ni le soleil ni la nuit et ils acceptent de colorer la lumière pour qu’elle soit supportable lisible partageable. Ce rôle est discret parfois ingrat mais il évite bien des collisions frontales qui naissent quand chacun croit détenir la vérité alors que personne ne détient autre chose qu’une part de lumière.

    Solo sait déjà

    À ce stade de la réflexion Solo mon chat norvégien lève à peine un œil depuis son poste d’observation stratégique. Il ne sait rien des paradigmes éducatifs il ne sait rien des réformes successives et il ne connaît même pas mon titre exact mais il sait reconnaître qui passe qui s’agite et qui ferait bien de se poser un instant. Il observe il attend il choisit le bon moment puis il traverse la pièce avec une dignité tranquille sans jamais expliquer comment il fait et cela ressemble à une leçon de transmission poilue silencieuse et infiniment plus cohérente que moi avant mon premier café.

    Peut-être est-ce cela aujourd’hui notre responsabilité collective. Moins affirmer que nous savons et davantage accepter que nous transmettons des savoirs bien sûr mais aussi des repères des doutes des valeurs et parfois simplement une présence. Cela implique aussi pour certains d’entre nous d’accepter de ne pas toujours avoir le dernier mot et l’exercice est difficile mais il est salutaire surtout pour ceux qui comme moi ont parfois la faiblesse de croire qu’une phrase bien tournée peut suffire à clore une discussion.

    Pour l’année qui s’ouvre je ne formulerai donc pas de vœux de réussite de performance ou de conquête. Je fais le vœu plus discret et sans doute plus exigeant que nous soyons un peu plus nombreux à devenir des passeurs à l’école dans nos institutions et dans nos vies ordinaires là où la lumière se transmet moins par proclamation que par présence.

    Le reste comme toujours restera provisoire. Solo lui estime que l’essentiel est déjà acquis puisqu’il est l’heure de manger.