Auteur/autrice : Philippe Minzière

  • Le mirage de la méritocratie  à l’école

    Le mirage de la méritocratie à l’école

    La méritocratie comme récit rassurant

    Issu d’un milieu populaire, j’ai réussi à l’école. Non pas par miracle, ni par revanche, mais par curiosité, par goût d’apprendre, et parce que les livres, autant que l’institution scolaire, m’ont ouvert des chemins. À partir de cette expérience, et de la notion de first gen, cet article propose une réflexion lucide et optimiste sur la méritocratie à l’école, ses promesses, ses angles morts, et sur ce que l’école peut réellement permettre lorsqu’elle se pense en termes de qualité, d’accompagnement et de dignité.

    Réussir ne prouve pas que le système est juste et que la méritocratie à l’école fonctionne

    Je suis issu d’un milieu populaire et j’ai réussi à l’école. Cette phrase, je la connais trop bien. On me l’a parfois renvoyée avec une forme de satisfaction tranquille, comme si elle suffisait à prouver que le système fonctionne, que la promesse est tenue, que l’école, malgré ses imperfections, finit toujours par récompenser ceux qui travaillent, persévèrent et s’accrochent. Longtemps, j’ai laissé cette idée s’installer, peut-être par loyauté, peut-être par pudeur, sans voir qu’elle faisait de mon parcours non pas une histoire singulière, mais une preuve, une exception brandie pour éviter de regarder la forêt entière.

    Car ma trajectoire existe, mais elle ne dit rien de ce qui arrive à ceux qui n’y parviennent pas, ni à ceux qui travaillent autant sans en tirer les mêmes fruits, ni à ceux qui décrochent sans bruit, jusqu’à finir par croire que l’échec leur appartient en propre. La méritocratie est puissante parce qu’elle raconte une histoire rassurante. Elle devient dangereuse lorsqu’elle cesse d’être un principe d’organisation pour devenir une morale, lorsqu’elle transforme des inégalités de conditions en responsabilités personnelles, lorsqu’elle fait porter aux individus le poids d’un destin qu’ils ne maîtrisent pas entièrement.

    Les travaux de François Dubet m’ont aidé à nommer ce malaise. Il montre comment l’école peut être à la fois ouverte et profondément injuste, comment elle peut offrir des chances tout en produisant de la souffrance, comment elle peut sélectionner sans toujours se demander ce qu’elle fait à ceux qui perdent la compétition. La cruauté n’est pas dans l’exigence. Elle est dans l’idée que celui qui échoue ne pourrait s’en prendre qu’à lui-même, comme si le système était neutre, comme si les conditions de départ ne comptaient pas, comme si l’histoire sociale restait à la porte des salles de classe.

    C’est ici que mon parcours devient inconfortable. Car réussir ne me donne aucun droit à conclure que le système est juste. Bien au contraire, cela m’oblige à la retenue. Je suis parfois cet alibi commode, l’arbre singulier que l’on montre pour éviter de regarder la forêt entière, celui que l’on convoque pour dire que c’est possible, sans jamais se demander pourquoi c’est si rare, ni à quel prix cela se fait, ni ce que cette réussite exige de renoncements silencieux, de déplacements intimes, d’efforts invisibles.

    Et c’est précisément pour sortir de cette impasse qu’une notion venue d’ailleurs m’intéresse de plus en plus, parce qu’elle a la simplicité des mots qui décrivent le réel sans l’enjoliver.

    Être first gen, entrer sans héritage

    Dans le monde anglo-saxon, on parle de first gen. Cela désigne celles et ceux qui sont les premiers, dans leur famille, à accéder à l’enseignement supérieur. Les premiers. Cela veut dire entrer sans héritage scolaire, sans codes transmis, sans réseau, sans familiarité avec les attentes implicites de l’institution. Cela veut dire apprendre en même temps les savoirs et la manière d’être légitime. Cette réalité, travaillée de longue date notamment au Québec, rappelle que le phénomène n’est ni marginal ni propre à la France, mais qu’il traverse les systèmes éducatifs dès lors qu’ils reposent sur des codes implicites et des héritages invisibles.

    La force de la notion de first gen tient à ce qu’elle déplace le regard. Elle ne célèbre pas une réussite, elle décrit une position. Elle ne dit pas regardez ce qu’il a fait. Elle dit regardez d’où il part, et regardez ce qu’il doit comprendre seul, parfois en silence, pour ne pas tomber. Elle rend visible ce que la méritocratie préfère souvent laisser dans l’ombre, le fait que l’égalité des règles ne produit pas mécaniquement l’égalité des conditions, que l’accès formel ne garantit ni la confiance en soi, ni la sécurité symbolique, ni même le sentiment d’avoir le droit d’être là.

    La philosophe Chantal Jaquet a proposé, en France, des outils précieux pour penser ces passages sociaux sans les transformer en épopées. Ce qui m’intéresse chez elle, ce n’est pas d’imposer un vocabulaire, mais une mise en garde d’une grande sobriété. Une exception ne valide jamais la règle. Elle oblige au contraire à interroger ce qui la rend possible et ce qui, pour tant d’autres, la rend inaccessible. Autrement dit, mon parcours ne blanchit pas l’école. Il l’interroge.

    Ce que la réussite ne dit pas toujours

    Certaines figures ont refusé d’être utilisées comme preuves. Annie Ernaux n’a jamais raconté sa trajectoire comme une ascension heureuse. Elle en a montré les fractures, les silences, la manière dont la réussite peut aussi éloigner et laisser des traces durables. Tara Westover, dans un récit largement traduit et lu, a bouleversé des lecteurs dans le monde entier en racontant un parcours de première génération extrême, non pour dire que tout est possible, mais pour montrer combien ce possible est étroit, fragile, et profondément déstabilisant.

    Ce que ces voix ont en commun, c’est le refus d’être instrumentalisées. Elles ne disent pas que l’école est vaine. Elles disent qu’elle est trop importante pour être racontée comme un conte. Trop décisive pour se satisfaire de quelques exceptions. Trop humaine pour confondre réussite et justice.

    Alors que faire, à hauteur d’établissement, à hauteur de métier, sans promettre l’impossible. Je crois que cela commence par une vigilance simple. Regarder autrement ceux qui entrent les premiers. Les first gen n’ont pas besoin d’un traitement de faveur, mais d’un traitement lucide. Ils ne demandent pas moins d’exigence. Ils ont besoin que les règles implicites deviennent explicites, que les attentes soient dites, que l’erreur ne soit pas vécue comme une disqualification, que le doute ne soit pas interprété comme une faute. Ils ont besoin que l’école cesse de confondre autonomie et abandon.

    L’enjeu n’est pas de fabriquer quelques trajectoires exceptionnelles de plus. L’enjeu est de réduire le prix intime, psychique et symbolique, que certains élèves paient pour apprendre et pour croire en leur légitimité. L’enjeu est de ne plus laisser l’orientation se faire sur la base de l’auto-censure, de la méconnaissance des codes, ou d’une phrase trop souvent entendue à la maison, ce n’est pas pour nous, ce n’est pas de notre monde.

    Ce que l’école peut faire concrètement

    Je crois profondément à une école exigeante, mais je crois tout autant à une école qui ne confonde jamais exigence et brutalité. Une école de la qualité plutôt que de la quantité, qualité du savoir transmis, qualité de l’attention portée aux élèves, qualité du regard posé sur ceux qui hésitent, qui se cherchent, qui avancent sans mode d’emploi. Si l’école ne peut pas tout réparer, elle peut au moins s’engager à ne pas abîmer. Et cela, dans un monde qui va vite et qui trie beaucoup, me semble déjà une promesse essentielle.

    Philippe Minzière


    Repères et lectures

    Page Wikipédia François Dubet

    Chantal Jaquet
    Philosophe française qui pense les trajectoires de passage social sans les transformer en récits héroïques.
    Les transclasses ou la non-reproduction

    Page Wikipédia Chantal Jacquet

    Annie Ernaux
    Écrivaine française, prix Nobel de littérature, dont l’œuvre interroge la classe sociale et la mobilité.
    La Place
    Les Années

    Page Wikipédia Annie Ernaux

    Tara Westover
    Autrice américaine traduite en français, dont le récit éclaire l’expérience first gen.
    Une éducation

    Page Wikipédia de Tara Westover

    First Gen ou Étudiants de première génération
    Travaux de recherche accessibles sous les expressions first generation students, first gen et curriculum implicite, notamment dans les études nord-américaines et québécoises.