Catégorie : L’Arrêt public

Saga en épisodes. Un geste à la fois pour préserver le commun et remettre l’intérêt général à sa place, avec un détour par la fiction et une transition de la dystopie vers l’utopie praticable.

  • L’Arrêt public – épisode V

    L’Arrêt public – épisode V

    L’insécurité comme méthode

    Reprendre la lucidité

    Dans cet épisode, l’insécurité comme méthode n’est pas un concept, c’est un bruit de fond.

    Il y a des jours où l’insécurité n’est pas un fait, c’est une ambiance, un bruit de fond qui s’installe sans frapper à la porte, et il suffit d’un titre, d’une vidéo, d’un “tu as vu” glissé entre deux bouchées de quotidien pour que la pièce change de température. On n’a pas encore pensé et déjà le corps a réagi, les épaules montent, la mâchoire se serre, l’esprit cherche une sortie ou un coupable ou un refuge, je dis “l’esprit” comme si c’était une entité noble alors que, dans ces moments-là, il ressemble plutôt à un stagiaire affolé qui court dans un couloir en tenant des feuilles à l’envers, persuadé d’être très efficace parce qu’il va vite.

    Il suffit d’ouvrir une page d’actualité pour comprendre comment cette ambiance se fabrique. Une guerre lointaine racontée en direct, une météo qui pèse comme un décor, puis un fait très proche, celui qui attrape au ventre avant même que les mots arrivent. Un collégien poignardé par un camarade à La Rochelle, une garde à vue, une cellule d’écoute, et cette phrase qui reste suspendue, le pronostic vital ne serait pas engagé, et l’on respire tout en se disant qu’on ne devrait pas avoir à respirer pour ça. Je mets ici le lien sans le brandir, parce que je ne veux pas que la violence devienne un objet de consommation, je veux seulement refuser qu’elle devienne ordinaire. Lire l’article

    Ce genre de violence ne doit jamais devenir une ligne de plus dans le flux, je l’écris en me surveillant moi-même, parce que je sens bien la tentation moderne de cliquer, soupirer, passer à autre chose, sous prétexte qu’on ne peut pas vivre en alarme permanente et c’est vrai, on ne peut pas. La lucidité commence là, tenir ensemble deux choses qui se contredisent en apparence, ne pas être indifférent et ne pas se laisser gouverner par la peur, afin que l’émotion ne devienne pas une méthode, ce n’est pas confortable, surtout quand on aimerait une consigne simple comme un panneau sur autoroute.

    Je ne dis pas qu’il n’y a pas de dangers, je dis seulement qu’il existe une manière de vivre avec le danger qui nous rend plus fragiles. Quand la peur devient le décor, la lucidité recule, quand la peur devient une habitude, on finit par ne plus la sentir et c’est là qu’elle travaille le mieux. Elle ne s’impose pas, elle s’installe, elle ne crie pas, elle chuchote, elle ne frappe pas, elle insiste et l’on découvre trop tard qu’on a accepté de vivre longtemps avec une alarme allumée comme si c’était la normalité.

    Il y a aussi un moteur discret, ce moteur là n’est pas un monstre, c’est l’économie de l’audience. La presse, les chaînes, les réseaux, les influenceurs, X, plein de monde cherche du regard, du clic, de la rétention, l’on attire plus facilement par les catastrophes, les guerres, les faits divers, parce que l’effroi fait lever la tête, alors que les gestes simples font rarement lever les pouces. Je ne dis pas ça pour accuser qui que ce soit, je dis ça en me regardant en face, parce que moi aussi je clique plus vite sur ce qui inquiète, puis je me félicite d’être “informé”, ce qui est une manière élégante de dire que je suis agité.

    Le danger, ce n’est pas seulement ce qu’on nous montre, c’est aussi ce qu’on ne voit plus et c’est là que la lucidité devient un travail. Des initiatives réparent, des décisions améliorent, des progrès existent, mais ils font moins de bruit, ils s’usent dans l’indifférence, alors qu’ils tiennent le monde debout. Je garde parfois sous le coude des listes de “bonnes nouvelles” non pas pour m’endormir avec du sucre, mais pour me rappeler que le réel n’est pas uniquement une succession de chocs, et que la lucidité, ce n’est pas regarder uniquement le pire, c’est regarder juste. Un exemple ici

    Et pendant que l’ambiance s’installe, il y a ces meutes qui hurlent trop fort et je dis meutes parce qu’elles emportent et je dis hurlent trop fort parce que le volume y remplace la preuve, on n’y démontre pas, on y affirme, on n’y doute pas, on y assène, on n’y cherche pas le vrai, on y cherche l’effet. On n’y raconte pas un fait, on y raconte une menace, la menace a cet avantage immense, elle ne demande aucun effort, on la ressent, elle suffit, je comprends trop bien pourquoi c’est tentant quand on a déjà la tête pleine.

    Ces meutes offrent quelque chose qui repose, une explication simple, un responsable unique, une certitude immédiate, une solution rapide, c’est tentant surtout quand on est fatigué, surtout quand on a l’impression d’être cerné, surtout quand on aimerait que le monde se range enfin dans une colonne propre, comme un tableau Excel bien aligné. Je dis ça et je souris à moitié, parce que je suis parfaitement capable de confondre le confort d’une cellule bien remplie avec une vérité universelle, je trouve toujours ça brillant sur le moment, ce qui prouve surtout que l’ego a de l’imagination.

    Le problème, c’est qu’une démocratie ne peut pas vivre en mode sensation. Elle peut survivre un temps en mode panique, elle peut tenir quelques jours en mode urgence, mais si l’urgence devient le climat, si la peur devient l’air, alors penser devient un luxe, ce luxe finit par paraître suspect, ceux qui demandent des preuves passent pour tièdes, ceux qui nuancent passent pour faibles, ceux qui posent des questions passent pour complices et la pente est douce, ce qui est doux endort.

    Il y a aussi une forme de fainéantise intellectuelle qui se glisse là, j’utilise ce mot en me l’appliquant d’abord à moi-même, parce que je sais à quel point il est confortable. C’est croire, croire vite, croire fort, croire parce que ça apaise, croire parce que ça simplifie, croire parce que ça nous installe dans un camp, une histoire, une direction, je suis capable de me fabriquer une direction en trois secondes puis de la défendre comme si je l’avais gravée dans le marbre. Or dans l’urgence, le premier devoir, ce n’est pas de croire, c’est de penser, penser un peu avant de partager, penser un peu avant d’accuser, penser un peu avant de s’enflammer, et c’est ingrat, et c’est précisément pour ça que c’est précieux.

    Je reviens à Star Wars, je veux être précis, parce que la fiction n’aide que si elle éclaire. Dans La Menace fantôme, tout commence par un désaccord commercial, des taxes, des routes marchandes, un blocus, c’est presque banal, et c’est justement ce qui frappe. Puis on arrive au Sénat, ce n’est pas un débat d’idées au sens noble, c’est un carrefour d’intérêts et de craintes, chacun parle de ce qu’il risque de perdre, de son équilibre, de son confort, de ses protections, l’idée de bien commun flotte au-dessus comme un mot trop grand pour la salle, pendant que l’on s’inquiète, pendant que l’on s’enlise, quelqu’un devient nécessaire, il s’impose en sauveur même en déni de démocratie.

    Le machiavélisme ici ne consiste pas à montrer les crocs, il consiste à installer un climat d’insécurité. On suggère que le danger est partout et quand le danger est partout, l’esprit cherche un sauveur, ce sauveur ne crie pas, il rassure, il ne promet pas de dominer, il promet de protéger, il ne demande pas qu’on l’aime, il demande qu’on ait peur, et la peur fait le reste.

    Dans L’Attaque des clones, la méthode se durcit, et c’est presque pire parce que tout a l’air logique, une menace, une urgence, une armée déjà prête, ce qui devait être exceptionnel devient normal. Dans La Revanche des Sith, la bascule se fait au nom de la protection, l’on applaudit presque, parce que la fatigue a préparé le terrain, parce qu’on préfère parfois une réponse brutale à une question longue, surtout quand on n’a plus l’énergie de porter la complexité.

    Alors reprendre la lucidité, ce n’est pas devenir froid, ce n’est pas devenir indifférent, ce n’est pas faire comme si tout allait bien, c’est remettre un peu de preuve dans le monde, remettre un peu de temps entre le stimulus et la réponse, remettre un peu d’humain dans les mots, ce qui est déjà beaucoup quand on vit dans une époque qui adore les raccourcis.

    Il y a des gestes qui m’aident, et je les écris ici parce qu’ils me tiennent, pas parce qu’ils feraient de moi un modèle, et je serais bien embêté d’être un modèle, j’ai déjà assez de mal à être une version stable de moi-même.

    Le premier geste, c’est demander la démonstration, pas pour piéger, pas pour humilier, juste pour remettre du solide dans l’air, sur quoi tu t’appuies, qu’est ce qui te fait dire ça, quelle est la source, est ce un fait, est ce une impression, est ce une interprétation, et cette question posée calmement oblige la peur à redevenir une idée et une idée peut se discuter.

    Le deuxième geste, celui auquel je tiens le plus, c’est refuser les raccourcis qui humilient, parce qu’une société qui s’habitue à mépriser finit par mépriser n’importe qui, on commence par un groupe lointain, des étrangers, puis on finit par le voisin et on fait semblant d’être surpris.

    Le troisième geste, c’est chercher le réel qui résiste aux slogans, lire un peu plus long que le titre, regarder une donnée plutôt qu’une rumeur, vérifier, parce qu’en période d’urgence la fainéantise intellectuelle, ce serait de croire alors que le premier devoir est de penser.

    Solo, chat norvégien noir gris et blanc, a une compétence qui me manque souvent. Il entend l’agitation, il voit le bruit, il s’arrête, il observe, il ne se laisse pas gouverner par l’alarme générale, puis il vient se coucher exactement là où je voulais poser mon carnet, ce qui est sa manière très féline de me rappeler que la lucidité commence parfois par une pause imposée, j’ai beau faire le malin, je finis par obéir, parce qu’on ne discute pas avec un chat qui a décidé de vous sauver de vous-même.

    À cet endroit, je pose aussi une borne qui m’aide, parce que l’époque aime confondre les mots, les confusions finissent par devenir des excuses. Je me le répète comme une règle de base, parce que moi aussi je peux confondre l’intensité et la justesse, la violence n’est pas une résistance, la résistance n’est pas une violence, la résistance est un droit et parfois un devoir.

    Quand je dis cela, je ne dis pas que la résistance est molle, ni qu’elle est décorative, ni qu’elle se contente de beaux mots, je dis qu’elle est d’abord un acte républicain, qu’elle doit viser à rendre vivante notre devise « Liberté, Égalité, Fraternité », qu’elle vise aussi la dignité, qu’elle refuse la domination, qu’elle refuse l’humiliation, enfin et surtout qu’elle refuse de devenir ce qu’elle combat. La résistance est protéiforme, elle peut être idéologique, tenir une ligne de pensée, refuser les raccourcis, démonter les mensonges, défendre l’idée que la personne humaine n’est pas négociable, elle peut être politique au sens noble, discuter, voter, contester, s’organiser, faire vivre des contre pouvoirs, tenir le droit, rappeler la règle commune, elle peut être éducative, et je crois beaucoup à celle là, apprendre à penser avant de croire, apprendre à argumenter, apprendre à écouter, apprendre à douter sans se dissoudre.

    Et parfois, dans l’histoire, elle a aussi pris une forme armée, ce mot, je le pose avec prudence, parce qu’il ne doit pas devenir une romance, ni une excuse, ni un permis général. Cette forme là n’est pas un idéal, et elle n’est jamais anodine, elle s’inscrit dans des contextes où l’État de droit est aboli, où les libertés fondamentales sont détruites, où la violence de domination est déjà installée et où le choix n’est plus entre paix et conflit, mais entre soumission et survie, dire cela ne glorifie rien, cela rappelle seulement que la résistance, quand elle est républicaine, cherche d’abord la voie du droit, de la pensée, de l’organisation, et qu’elle ne peut jamais se réduire à la violence, sinon elle perd sa boussole.

    Reprendre la lucidité, ce n’est pas arrêter d’avoir peur. C’est refuser que la peur devienne une méthode. C’est refuser que l’insécurité soit installée comme une ambiance permanente, parce qu’une République ne tient pas sur une ambiance, elle tient sur des règles, sur des preuves, sur une dignité partagée, et sur cette idée un peu exigeante que la personne humaine ne se négocie pas.

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