Catégorie : Carnet personnel

  • Téléphone confisqué

    Téléphone confisqué

    Apprendre à obéir ou apprendre à comprendre

    Chronique du provisoire

    Cette chronique est une fiction. Le dialogue n’a jamais eu lieu tel quel, le fauteuil n’a peut-être pas réellement trahi son occupant, et l’élève porte sans doute un autre nom. Pourtant, rien n’y est totalement inventé. Chaque phrase s’enracine dans des scènes vécues, des échanges réels, des questions entendues mille fois dans un bureau de proviseur. La fiction, ici, ne maquille pas le réel, elle le révèle.

    Il avait dix-huit ans.

    Dix-huit ans, c’est l’âge où l’on disserte sur la liberté le matin et où l’on se voit confisquer son téléphone l’après-midi. L’âge des grands principes et des batteries à 3% . L’âge où l’on veut être adulte tout en attendant la sonnerie.

    Il était assis face à moi.

    Moi dans mon fauteuil en cuir, légèrement incliné vers l’arrière, posture d’autorité tranquille que j’ai polie au fil des années, mélange de bienveillance et de stabilité républicaine, lui droit, attentif, ni bravache ni soumis, juste présent.

    L’affaire était simple. Téléphone sorti pendant un intercours. Confiscation conforme au règlement, rien qui ne menace l’équilibre de la Nation.

    Je rappelais la règle avec mon vocabulaire ample. Cadre commun. Égalité de traitement, conditions favorables aux apprentissages.

    Il m’écoutait.

    Puis il a parlé.

    « Monsieur, je comprends la règle. Si tout le monde garde son téléphone, on ne s’écoute plus. Ça, je le sais. »

    Il marqua une pause.

    « Mais quand on le sort, ce n’est pas pour défier le lycée. C’est parce qu’on ne réfléchit même plus, c’est devenu automatique, une habitude. »

    Automatique / Habitude

    « On sait que c’est interdit. Alors on le range quand un adulte arrive. On attend, dés qu’il est passé, on recommence. On s’adapte à la règle et à la sanction, on ne change pas vraiment. »

    Je sentis le cuir de mon fauteuil se faire plus accueillant.

    « Peut-être que le problème n’est pas seulement l’objet. Peut-être que c’est le fait qu’on fasse les choses sans se demander pourquoi. »

    Je m’apprêtais à évoquer la responsabilité, la cohérence, la protection.

    Il continua avec cette simplicité désarmante.

    « Si on respecte une règle juste parce qu’on a peur, on apprend à éviter la punition. On n’apprend pas à décider. »

    La pièce semblait s’élargir imperceptiblement.

    « Au CVL, on donne notre avis, mais parfois on a l’impression que les décisions sont déjà faites. Alors on valide, on suit, on ne se sent pas vraiment responsables. »

    On suit.

    Le fauteuil en cuir m’a trahi.

    Je n’ai pas sombré, je me suis simplement laissé glisser dans cette zone incertaine où la conscience demeure mais se déplace légèrement.

    Sa voix continuait, plus posée encore.

    « Je crois que les gens obéissent surtout parce que tout le monde obéit. Pas parce qu’ils sont forcés, parce que c’est plus simple, parce que ça rassure. »

    Il cherchait ses mots, les trouvait sans emphase.

    « Quand quelque chose devient une habitude, on ne la voit plus. Même si elle nous limite, on finit par penser que c’est normal. »

    Le mot habitude revenait, calme, obstiné.

    « Si on apprend à obéir sans comprendre, on fera pareil plus tard. Au travail, en politique, partout. On attendra qu’on nous dise quoi faire. »

    Je sentais que la question du téléphone avait quitté le bâtiment.

    « La liberté, ce n’est pas de supprimer les règles. C’est de savoir pourquoi on les accepte. Si on ne choisit jamais, on ne devient pas vraiment adulte. »

    Sa silhouette me semblait stable et pourtant lointaine.

    « Peut-être que le lycée pourrait être l’endroit où on apprend ça. Pas seulement à suivre un règlement, mais à comprendre pourquoi il existe. À en discuter, à y participer pour de vrai. »

    Un silence.

    « Sinon, on risque de confondre discipline et dépendance. Et on ne s’en rend même pas compte. »

    Il parlait toujours avec cette retenue polie.

    « Je ne dis pas que vous avez tort, monsieur le Proviseur (je bombe le torse). Je dis que si on veut qu’on devienne libres un jour, il faut qu’on s’entraîne à réfléchir pendant qu’on est encore ici. »

    La lumière semblait plus dense. Le cuir plus profond.

    « On ne devient pas libre quand on nous donne un diplôme. On le devient quand on commence à se demander à quoi on participe. »

    Il ajouta, presque doucement.

    « Si un seul décide pour tous, c’est simple.

    Si tous réfléchissent, c’est plus compliqué. Mais c’est peut-être plus solide. »

    Cette phrase est restée suspendue.

    Je me suis redressé brusquement.

    Le fauteuil a gémi comme un témoin contrarié. Le bureau était identique. L’agenda clignotait avec son obstination bureaucratique. Il était toujours là, dix-huit ans, Sweat clair, regard calme.

    Je ne sais toujours pas si je me suis assoupi ou si j’ai simplement entendu, dans la voix d’un élève ordinaire, une pensée ancienne qui revenait me visiter.

    Il se levait.

    « Jeune homme, rappelez-moi votre nom. »

    Il s’est retourné avec un sérieux presque cérémonieux.

    « Étienne, monsieur le Proviseur, Étienne de La Boétie. »

    La porte s’est refermée.

    Je suis resté immobile.

    Former des élèves qui respectent la règle est nécessaire. Former des jeunes capables de comprendre pourquoi ils la respectent est plus ambitieux. Former des citoyens capables de cesser d’obéir quand l’obéissance n’a plus de sens, voilà sans doute le défi le plus exigeant.

    Et dans mon fauteuil en cuir, légèrement incliné vers l’arrière, je n’étais plus certain d’avoir traité une simple affaire de téléphone.

    Peut-être venais-je d’être discrètement interrogé sur ma propre manière d’exercer l’autorité.

    Peut-être que, dans un lycée, la liberté ne se joue pas dans les grandes proclamations mais dans ces instants minuscules où un élève de dix-huit ans vous oblige, sans insolence, à penser autrement.

    Et cela, je dois l’avouer, est infiniment plus troublant qu’une confiscation.


    Pour aller plus loin

    Étienne de La Boétie (1530–1563) est un humaniste français de la Renaissance, né à Sarlat en 1530. Étudiant en droit à l’université d’Orléans, il rédige vers 1548, à environ dix-huit ans, un court texte devenu célèbre, le Discours de la servitude volontaire.

    Dans cet essai d’une étonnante maturité, il pose une question simple et radicale : pourquoi des peuples entiers acceptent-ils d’obéir à un seul ? Selon lui, la domination ne repose pas uniquement sur la contrainte, mais sur l’habitude, l’accoutumance et le consentement implicite de ceux qui obéissent. La servitude devient « volontaire » lorsqu’elle s’installe dans les mœurs et cesse d’être interrogée.

    Le texte circule d’abord sous forme manuscrite et ne sera publié qu’après sa mort. Il deviendra une référence majeure dans la réflexion politique sur la liberté, le pouvoir et le consentement.

    Magistrat au Parlement de Bordeaux, ami proche de Montaigne, La Boétie meurt prématurément à l’âge de trente-deux ans.

    Il avait dix-huit ans lorsqu’il écrivit sur la liberté. Certains lycéens, parfois, nous le rappellent.