Rencontre avec Thomas Pouteau
Il y a des êtres qui parlent comme d’autres avancent, avec le corps tout entier, avec leurs contradictions, avec leurs élans, avec cette façon rare de ne pas se découper en morceaux présentables. Thomas Pouteau est de ceux-là. Il écrit, il marche, il regarde, il écoute, et tout cela semble appartenir chez lui à un seul et même geste. Le sport, les lettres, la géographie, le cinéma, les lieux, les marges, les œuvres, la colère, la fragilité, rien n’est rangé dans des cases bien sages. Tant mieux, les cases sont pratiques pour les formulaires et un peu moins pour les êtres humains

Thomas Pouteau
J’avais pensé un instant resserrer davantage cet entretien. Puis je me suis souvenu qu’il existe des textes qu’on abîme en les coiffant trop. Thomas appartient à cette famille-là. Il fallait lui laisser la durée, les reprises, les intensités, la voix surtout. Non pour l’encenser à distance respectable, ce qui serait d’une politesse sinistre mais pour le laisser apparaître au plus près de ce qu’il cherche. Une vérité, dit-il, le mot est risqué, c’est peut-être pour cela qu’il faut l’entendre.
Avant même la première réponse, tout est déjà là. La langue comme lieu de combat. Le mot comme matière. Et cette impression que, chez Thomas, écrire n’est jamais un vernis posé après coup sur la vie mais une manière de la traverser.
Écrire pour révéler
Si tu devais définir en quelques lignes ce que tu cherches quand tu écris aujourd’hui, sur ton blog ou dans tes livres, ce serait quoi ?
Écrire
dans les tranchées de papier
des mots guerriers
qui dorment d’un sommeil de plomb.
Mon recueil de poésie Ceci n’est pas un gland s’ouvre sur ce poème. Aujourd’hui, quatre ans après sa parution, j’ai compris qu’écrire n’est rien d’autre que révéler une vérité. Voilà ce que je cherche, une vérité. Tandis qu’une des pires boussoles en art, c’est la sincérité. Passons.
Ce qui est intéressant dans ce poème, quitte à s’auto-citer, autant s’auto-congratuler, c’est que tout mon travail, toute ma recherche, s’y trouvent déjà. Avec le recul, je me rends compte que le premier mot, « écrire », aurait pu être remplacé par « révéler ». Ce dernier est plus modeste, surtout plus juste. En art, on entend souvent parler de maïeutique. Écrire, ce n’est pas accoucher. C’est faire accoucher.
L’existence des lettres me précède. Il suffit de les noircir au crayon, de les agencer, de les faire tenir debout, bien rangées, de placer un mot avant un autre, puis un autre un peu derrière, de les imbriquer dans le bon ordre, de les vêtir d’une justesse. La tranchée de papier est le lieu de bataille entre la pensée et sa matérialisation.
Piètre dessinateur que je suis, j’imagine une merveilleuse maison en bois enneigée, à flanc de montagne. Si je tente de la dessiner, elle devient un cube comme un autre, moche, ou au mieux un cube qui ne dit rien d’une maison digne de ce nom. Dans ce cas, ma pensée perd contre la matière. La matière dessin résiste à ma main. En d’autres termes, je ne sais pas dessiner. Mais si cette maison, je la décris avec le soin des mots, alors ma pensée se matérialise. En lisant cet agencement de mots, je vois cette maison. Ne reste plus qu’à espérer qu’elle se cristallise, à son tour, dans l’esprit du lecteur.
Pourquoi la matière mot plutôt qu’une autre ? Probablement parce que le mot meut ma pensée davantage que les autres matières, parce qu’il lui résiste moins. Au-delà de ça, le mot est un outil collectif dont l’appropriation est proprement individuelle. J’aime cette part d’agentivité de chacun. La maison que j’imagine n’est nécessairement pas la maison que vous voyez. À partir du mot « maison », chacun la façonne comme il l’entend, selon son histoire, selon sa créativité, selon ses souvenirs, selon sa géographie.
Pour poursuivre la lecture de ce poème, venons-en aux mots guerriers. Les mots sont, à mes yeux, des créatures aux dents acérées, à la bouche aimante, à la gueule cassée. Sans notre ingérence, les mots dormiraient sous les chapes d’un silence éternel. Ce sont des armes qu’il faut aiguiser et manier avec la plus grande des justesses. Le sabotage politique contemporain est d’abord une tentative d’anesthésie des mots, les vider de leur substance et leur faire dire tout et son contraire. Mon mépris de la classe politique commence là.
Enfin, il s’agit aussi de se demander quelle est ma place dans le monde des mots. Je ne suis pas là pour l’Académie française. Je ne suis pas là pour une langue belle et soignée, drapée dans la soie. Je ne suis pas là pour conjuguer parfaitement, ni pour cracher à la figure d’un mot mal fichu. Je connais trop bien le vocabulaire qui habille la honte. Cela tient sans doute à mon passé de footballeur ou à mon goût pour la provocation, mais ma place dans le monde des mots consiste davantage à donner des coups de pied dans la langue. Je tiens à préciser que cet équilibre, je n’ai pas encore réussi à le trouver dans l’écriture d’un roman. C’est quelque chose que j’expérimente avec, parfois, un succès en poésie, en slam et dans l’écriture de critiques de cinéma. J’ai toujours rêvé d’être romancier. Pour le moment, je doute de mes capacités à m’approprier cette forme. Pour conclure, je dirais que je ne goûte guère aux écrivains qui ne tentent rien. L’écrit est vain, alors tentons.
Il y a, dans cette entrée en matière, quelque chose de très Thomas. Pas simplement une réflexion sur l’écriture, mais une manière d’y engager immédiatement le corps, la matière, la lutte, la honte sociale et le désir de justesse. À ce stade, l’entretien aurait déjà de quoi vivre. Mais il serait dommage de s’arrêter si tôt. Chez lui, la phrase avance rarement seule. Elle avance avec des jambes, des terrains, des mains, des lieux.
Le corps, les lettres, les lieux
Ton parcours a fait un grand écart sport puis lettres puis géographie. Qu’est-ce que chaque étape t’a donné, et qu’est-ce qu’elle t’a appris sur toi ? Pourquoi la géographie au fond, qu’est-ce que ça change dans ta manière de regarder les gens, les lieux, les marges, les déplacements ?
J’ai abordé ces trois disciplines de la même manière, avec attention, soin, curiosité, et ce désir un peu animal de mordre dans ce qu’on me donnait à apprendre.
Très prosaïquement, le sport m’a transmis l’esprit d’entraide et le goût de la sueur collective. J’étais prêt à laisser mon genou, ma honte, mon énergie pour un coéquipier. J’aimais chercher des solutions à plusieurs, comprendre que la victoire ou l’échec ne sont jamais strictement individuels. J’y ai aussi appris que la conjugaison de l’esprit et du corps n’était ni plus ni moins que l’âme. Il suffit de regarder des génies comme Zidane ou Maradona. Leurs gestes disent quelque chose qui dépasse la technique, quelque chose d’un ordre presque métaphysique. Ils pensent avec leurs corps. Ils incarnent une intelligence située, immédiate, sensible.
Les lettres, elles, m’ont offert une revanche. Un terrain de jeu où conjurer la violence du mépris de classe. Les lettres m’ont appris que la domination passe aussi par les mots, par qui a le droit de parler, de nommer, d’être entendu. Écrire, lire, manier la langue, c’était reprendre la main, fissurer l’évidence sociale, refuser la place assignée. Manier la langue, c’est reprendre la main. Je suis fasciné par le langage mot, mais je crois fondamentalement que la société, et tous les individus, ne devraient pas oublier le langage des mains, le langage des yeux, celui de la bonne âme. D’ailleurs, les écrivains qui me passionnent rendent justice à ces arts connexes de la langue, le tailleur de pierre, le souffleur de verre, le fabricant de cerfs-volants.
La géographie, enfin, est arrivée comme une évidence tardive. Elle est à la fois l’alpha et l’oméga, une pensée structurante de l’humanité et du déterminisme social. En milieu universitaire, on distingue géographie sociale et géographie de la Terre. Belle bêtise. Il n’y a pas d’un côté les hommes et de l’autre les sols. Les sociétés s’écrivent dans les paysages, et les paysages portent les traces des rapports de pouvoir.
La géographie est entrée dans ma vie à un moment où j’avais besoin de faire de la désorientation et du mouvement un art de vivre. Être perdu pouvait avoir un sens. Elle m’a appris à regarder les lieux non comme des décors, mais comme des récits. À voir dans les marges autre chose que des périphéries, des centres inversés, des laboratoires de vie, des espaces de résistance. Elle m’a appris que les déplacements, contraints ou choisis, racontent souvent mieux les individus que leurs discours. Regarder les gens géographiquement, c’est les regarder dans leurs attaches, leurs distances, leurs lignes de fuite. C’est comprendre que personne n’habite le monde de manière neutre.
Je l’avoue, j’aime beaucoup ce moment de l’entretien. Peut-être parce qu’il montre à quel point, chez Thomas, les disciplines ne s’alignent pas sur un CV comme des décorations de vitrine. Elles se répondent. Elles se nourrissent, elles fabriquent une manière de regarder. Et cela devient encore plus net lorsqu’on en vient au cinéma, qui n’arrive pas ici comme un loisir distingué du samedi soir, mais comme une expérience du trouble, de la salle, du public et du corps.
Le cinéma, l’ombre et le trouble
Ton rapport au cinéma aujourd’hui, tu le décrirais comment, art, refuge, espace public, territoire de transmission, salle obscure où l’on respire enfin ? Quand tu écris sur un film, qu’est-ce qui t’intéresse le plus, la mise en scène, l’émotion, l’éthique, la place du spectateur, la politique du regard ?
C’est tout ça à la fois, mais rarement en même temps. Au départ, le cinéma a d’abord été un refuge, l’occupation d’une ombre, éclairée par l’art d’un autre. Une manière de me soustraire au monde, de m’y tenir à distance. Aujourd’hui, je vais au cinéma plusieurs fois par semaine, non pas pour fuir la vie, non pas pour fuir le réel, mais pour appréhender la vie mieux que la vie. Le cinéma me permet de mieux voir.
Je crois que ce rapport dépend d’une certaine assiduité à la salle. Je comprends qu’on attende du cinéma qu’il réconcilie lorsqu’on y va trois fois par an. À force d’y revenir, on n’attend plus la consolation, mais le trouble. Désormais, quand je m’installe dans un fauteuil de cinéma, je mets mon corps à disposition pour qu’il soit dérangé, empoisonné, traversé voire transpercé par la vie. La sensation forte ne vient pas de la 4DX ni d’un fauteuil qui vous secoue dans tous les sens. La sensation forte, elle se joue à l’intérieur, dans les tripes avant le cerveau.
Récement, j’ai assisté à un ciné-concert pour des enfants. Lorsque le loup apparaissait sur l’écran, certains marmots sursautaient et se mettaient à pleurer. Ces enfants, et moi-même, entrons toujours dans une œuvre par le corps. Mon intellect arrive après, s’il arrive. S’il s’est passé quelque chose, alors je vais interroger, fouiller, tenter de comprendre ce qui m’a touché, déplacé, dérangé.
Ce qui m’intéresse, dans le cinéma entendu comme art, c’est le commerce du film avec mon corps. Je ne suis pas cinéphile au sens patrimonial ou encyclopédique du terme. Les anecdotes, la peopolisation, les bonus DVD m’indiffèrent. J’ai peu d’histoires savantes à raconter. Je suis plutôt un spectateur bavard, un chercheur de sensations, puis un chercheur d’explications réflexives à ces sensations. Quand j’écris sur un film, je m’intéresse moins à dire ce qu’il est qu’à comprendre ce qu’il m’a fait, et comment il l’a fait. La mise en scène, l’éthique, la politique du regard m’importent dans la mesure où elles engagent une place pour le spectateur. Suis-je regardeur passif, complice, résistant, pris à témoin.
Au-delà de ce rapport aux films, à la fois collectif et profondément intime, le lieu cinéma me passionne. Ayant travaillé dans une salle, je sais à quel point la place du spectateur est centrale. Il faut toujours penser cette configuration fragile, la salle, le film, le spectateur. Si l’alchimie ne prend pas, le rendez-vous est manqué. Malgré les pressions et les interférences politiques récentes sur la programmation de certaines salles en France, je ne peux m’empêcher de croire que, dans beaucoup de villages, le cinéma demeure le dernier espace d’une pratique démocratique concrète, se frotter à une matière, éprouver des regards divergents, se rassembler, tenir des débats.
Je fais de nombreuses tournées pour accompagner des œuvres, partout en France, rien n’est jamais acquis. Le premier réflexe pour le spectateur, souvent, à la fin de la projection, est de rentrer chez soi. Il est tard, le quotidien attend. Une fois la porte refermée, l’œuvre peut s’effacer très vite. Ce qui m’intéresse alors dans l’animation et la transmission, c’est précisément cela, retenir un peu les corps, prolonger l’expérience, donner de l’âme à un temps de rassemblement, à un lieu, et offrir un supplément d’âme à une œuvre.
On comprend mieux pourquoi Thomas parle du cinéma comme il écrit, et écrit comme il regarde. Tout passe par l’expérience, par ce que cela déplace, par la place laissée au spectateur, au lecteur, à l’autre. La question suivante ramène vers le livre, mais sans quitter ce noyau. Il ne s’agit pas de bibliographie. Il s’agit de savoir où l’on se reconnaît encore.
Le livre où l’on s’expose
Parmi tes livres, lequel te ressemble le plus aujourd’hui, et lequel te ressemble le moins, et pourquoi ?
Sans aucun doute, le livre qui me ressemble le plus aujourd’hui est mon recueil de poésie « Ceci n’est pas un gland« . Si l’on faisait un sondage, tous ceux qui m’ont lu répondraient spontanément « Je reviens d’une anorexie« . Je le comprends. C’est sans doute dans « Ceci n’est pas un gland « que je relate le moins de faits réels directement constitutifs de ma vie. Mais ce recueil, qui n’a quasiment pas été acheté, est paradoxalement celui dans lequel je peux encore dire, aujourd’hui, qui, quoi et comment chaque poème est né, et ce qu’il dit précisément de moi.
On y trouve mon goût de la provocation, des apparitions, mes fantômes, des ombres traversées de lumière, des amours d’une seconde et des amours d’un siècle. Il y a quelque chose de plus nu dans ce livre, de plus risqué aussi, moins de récit, mais davantage de vérité.
La forme y embrasse tellement ma personnalité que chaque poème me semble être un organe. Rien n’y est décoratif. Tout y est vital. Ce recueil correspond à ma manière d’être au monde, fragmentée, excessive, parfois drôle, parfois sombre, souvent traversée par des tensions contradictoires. Il ne raconte pas ma vie, mais il dit exactement comment je la traverse.
Enfin, ces poèmes se lisent facilement à l’oral, et cela n’est pas anodin. C’est à l’oral que je me sens habité par une puissance singulière, par un supplément d’âme. Le corps y reprend sa place, la voix engage autre chose que le sens strict des mots. « Ceci n’est pas un gland » est sans doute le livre où je suis le moins protégé par la narration, et le plus exposé dans la vibration.
Il y a ici une très belle manière de dire l’exposition sans tomber dans l’étalage. Ce n’est pas si fréquent. Beaucoup parlent d’eux. Peu acceptent vraiment d’être atteints par leur propre forme. Et comme souvent chez Thomas, cette question du livre mène aussitôt à une autre, plus souterraine, celle de ce qui met en mouvement. Pas seulement une idée, mais un son, une image, une marche, une musique, parfois une colère à condition qu’elle ait refroidi un peu. La sagesse populaire dira ce qu’elle veut, les meilleures colères ne sont pas forcément les plus bruyantes.
Ce qui met en mouvement
Qu’est-ce qui te met en mouvement pour écrire, une idée, une sensation, un lieu, une phrase entendue, une image qui insiste, une musique, une colère ?
Quand il s’agit d’écrire, je bouffe à tous les râteliers, sans régime discriminant. Tout peut faire matière. Mais si je dois être plus précis, ce qui me met le plus souvent en mouvement, c’est une sonorité.
Un chercheur ayant analysé l’œuvre du merveilleux poète Souleymane Diamanka écrit à son sujet que son style repose sur ceci, lorsque sens et sons s’unissent à l’unisson. Voilà, en slam comme ailleurs, ma recherche esthétique absolue. Quand j’écris « feu fou », le sens naît du son, et avec lui surgit une image. Le mot ne décrit pas. Il déclenche. Il met en branle quelque chose de plus vaste que lui.
Dans le cinéma, on parle de l’effet Koulechov. Par le montage, en accolant deux images qui n’ont, a priori, rien à voir, un troisième sens émerge, un sens qui n’appartient ni entièrement à l’œuvre, ni entièrement à l’auteur, mais au spectateur. Cette idée me traverse profondément. Petite digression, mais essentielle. J’aime qu’un artiste me considère, qu’il me laisse suffisamment d’espace pour que se fabrique cette œuvre commune. J’aime qu’il ne ferme pas le sens, qu’il me mette en mouvement.
Le son, donc, est le feu qui nourrit mon foyer d’écriture. Les images viennent ensuite, ou parfois en même temps. Un lieu, un espace, une atmosphère peuvent déclencher le désir d’écrire. J’écris souvent en musique, parce qu’elle dialogue directement avec les sonorités de la langue. La musique est sans doute l’outil le plus puissant pour stimuler émotions et sensations. J’ai beau avoir une accointance plus forte avec le cinéma, je ne peux imaginer un monde supportable sans musique, alors que je le pourrais, paradoxalement, sans cinéma.
Je me méfie de la colère. Elle n’est utilisable qu’à une condition, que son appréhension soit froide. La colère est un plat qui se mange froid. À chaud, elle aveugle. À froid, elle devient une énergie structurante, presque méthodique.
Enfin, le mouvement me met littéralement en mouvement. Je fais partie de ces écrivants-marcheurs, de ceux dont les pensées se cristallisent par le déplacement. Marcher, c’est déjà écrire. Le corps avance, la phrase suit. Le mouvement ordonne ce que l’immobilité embrouille. Le corps est constitutif de la pensée.
Je serais bien tenté d’ajouter ici une remarque très digne sur la marche, le style, les grands auteurs et les paysages intérieurs. Ce serait élégant, ce serait même presque convaincant, mais la vérité est que Thomas dit cela beaucoup mieux que tous ceux qui transforment leur promenade en petit monument littéraire du dimanche. Alors autant continuer à l’écouter, d’autant que l’on approche d’un point plus fragile, plus net aussi, celui du rituel et de l’ennemi principal.
Le matin, la musique, l’ennemi silencieux
Ton rituel d’écriture s’il existe, et ton ennemi principal quand tu écris, si tu acceptes de le nommer.
Si je ne voyais personne avant 15 heures, je serais sans doute déjà un écrivant accompli. Écrire le matin est, pour moi, une évidence. Avec un café si possible. Jamais l’après-midi. J’ai besoin de savoir que le temps est devant moi, qu’il ne me presse pas. Trois heures au minimum me rassurent. Même si je n’écris qu’une page, ou une phrase, il faut que l’horizon soit large. J’accepte mal d’être dérangé.
J’écris toujours en musique. Au début, c’étaient surtout des chansons en anglais. Les paroles, alors intraduisibles pour moi, ne venaient pas parasiter l’écriture. Aujourd’hui, parlant anglais, je me tourne presque exclusivement vers des musiques instrumentales. Pour autant, je n’ai toujours pas tranché une question essentielle. Est-ce que je trouve la musique bonne parce qu’elle me permet d’écrire, ou est-ce que j’arrive à écrire parce que la musique est bonne. Cette indécision explique sans doute l’attention presque maniaque que je porte aux choix musicaux. Une mauvaise musique peut ruiner une séance entière.
Mon ennemi principal, quand j’écris, c’est l’immobilité. Elle prend plusieurs formes, le refus de l’obstacle, la procrastination assise, que je distingue de la procrastination en mouvement, que je trouve souvent féconde et ce sentiment diffus qu’il y aurait toujours mieux à faire que de se retrouver seul, face à soi-même. L’immobilité fige la pensée. Elle la fait tourner en rond.
Il y a aussi la dépression. Je l’accepte comme un ennemi plus sournois, plus silencieux, elle ne m’empêche pas toujours d’écrire, mais elle attaque le désir en amont. Elle fait croire que cela ne vaut pas la peine, que le geste est vain, que la phrase n’aura pas de lendemain. Je n’ai pas vraiment d’astuce. Le problème n’est pas dans l’écriture et je ne crois pas que l’écriture le résoudra.
Mon rituel, au fond, n’est pas une discipline stricte, mais une tentative de créer les conditions minimales pour que quelque chose puisse advenir, du temps, du son, un corps en mouvement, et un peu de silence intérieur. Le reste ne dépend pas toujours de moi. Il y a quelques années, j’avais tenu une correspondance avec Christian Ferault, un auteur mayennais qui avait vécu un an comme un ermite dans une forêt. Je pense encore régulièrement à lui. J’avais environ la vingtaine. Secrètement, je voulais savoir si sa cabane était encore en bon état, pour y séjourner quelques mois à mon tour.
Il y a, dans ces réponses, quelque chose que j’aime beaucoup et que je trouve rare. Aucune gloriole de l’artiste face à sa table. Aucune mythologie de la souffrance qui viendrait faire reluire le malheur. Juste une parole nette, le matin, la musique, le corps, le temps, l’immobilité, la dépression. Et puis cette idée très simple, très forte, que l’on essaie seulement de créer les conditions pour que quelque chose advienne. C’est modeste et c’est immense, cela conduit presque naturellement à la question suivante, qui touche à ce qui aide parfois, non pas à aller mieux, ce serait trop beau et un peu suspect, mais à tenir debout.
Tenir debout
Une œuvre, film ou livre, qui t’a aidé à tenir debout à un moment précis, et ce que tu y as trouvé.
Il s’agit d’un très court texte, une dizaine de pages à peine, écrit par un auteur que je considère comme l’un des plus importants du XXe siècle, « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier« , de Stig Dagerman.
Je l’ai rencontré à un moment où il ne s’agissait plus d’aller bien, mais simplement de tenir debout. Ce livre ne console pas. Il ne rassure pas. Il ne promet aucune sortie lumineuse. Il offre le précipice, frontalement, sans détour. Et pourtant, dès lors que les mots sont posés avec un tel soin, avec une telle vérité, comment éprouver la crainte de tomber. Le vertige demeure, mais il devient partageable.
Ce que j’y ai trouvé, c’est une forme de dignité dans le désespoir. Dagerman ne cherche pas à panser les plaies, il leur donne une langue. Et cela suffit parfois. Mettre des mots exacts sur une détresse informe, c’est déjà lui retirer un peu de son pouvoir d’écrasement. Ce texte m’a appris qu’on peut regarder le vide sans détourner les yeux, et continuer malgré tout à avancer.
Il y a des réponses qui referment un entretien. Celle-ci, au contraire, l’ouvre plus loin. Peut-être parce qu’elle touche à quelque chose de très nu. Peut-être aussi parce qu’elle éclaire rétrospectivement tout ce qui précède. La vérité cherchée dans les mots, le corps mis à disposition d’une œuvre, le refus des phrases mortes, la méfiance envers les poses trop propres, tout cela prend ici une densité particulière. Et la dernière question, finalement, n’est pas une sortie. C’est une manière de laisser la porte entrouverte.
Les questions qu’on pose mal
La question qu’on ne te pose jamais et que tu aimerais qu’on te pose, ou celle que tu ne veux plus entendre.
J’aime profondément l’exercice de répondre ou de poser une question. C’est une voie ouverte à la surprise. Par ailleurs, je hais qu’on puisse en poser une sans porter la moindre considération à la réponse apportée.
J’aimerais ne plus entendre la question « comment vas-tu » (NDLR voir article sur la douleur)lorsqu’elle est posée par des individus qui rejettent, par avance, l’idée d’une réponse sincère. Cette question est devenue une formule de politesse vidée de sa fonction, un sas social qui n’attend qu’un « ça va » automatique. Or je crois que certaines questions engagent une responsabilité, celle d’être prêt à entendre ce qui vient.
M’agace aussi la question « pourquoi » appliquée trop rapidement aux attitudes et aux comportements humains. Elle suppose qu’il existerait toujours une cause claire, rationnelle, immédiatement formulable. J’en doute profondément. J’estime être, moi-même, régulièrement inconnu à moi-même. Je fais avec des zones d’ombre, des contradictions, des élans que je ne comprends qu’après coup, quand je les comprends. Je lui préfère « comment ».
C’est peut-être de là que vient mon rapport à l’empathie, non pas d’une capacité à expliquer l’autre, mais d’une acceptation de l’opacité. Accepter de ne pas savoir entièrement pourquoi quelqu’un agit, y compris soi-même, me semble plus juste que de plaquer des raisons trop nettes sur des existences complexes.
Au fond, c’est peut-être cela qui demeure après lecture. Une voix qui ne simplifie pas l’humain pour avoir le dernier mot. Une voix qui accepte l’opacité, la contradiction, les détours, la marche, la vibration, le trouble. Et c’est précisément pour cela qu’il fallait laisser Thomas répondre directement. Le reste, à vrai dire, n’aurait été qu’une façon plus ou moins élégante de parler à sa place.
Repères biographiques
Thomas Pouteau est né à Laval, en Mayenne, en 1997. Il vient du sport, est passé par les lettres et par la géographie, et cette traversée n’a rien d’un accident de parcours. Chez lui, le corps, les lieux, les récits et les images ne vivent pas chacun dans leur couloir. Ils se répondent, parfois se frottent, souvent s’éclairent. Il écrit comme il marche, avec une attention très physique au monde, à ses secousses, à ses marges, à ses paysages intérieurs comme à ses territoires bien réels.
Auteur, critique de cinéma et passeur culturel, Thomas Pouteau a publié Je reviens d’une anorexie, Au sein des miens et Ceci n’est pas un gland. Son travail d’écriture circule entre le témoignage, le roman et la poésie, avec une fidélité à la justesse, une sensibilité aux disparitions, aux résistances intimes, et une tendresse certaine pour l’absurde, ce qui est souvent une manière élégante de ne pas céder tout à fait au désespoir. Géographe de formation, ancien footballeur passé par l’exigence du haut niveau, il garde du sport le sens de l’effort, du collectif et peut-être aussi cette idée que penser n’est jamais une activité hors sol.
Très engagé dans la vie culturelle mayennaise, Thomas Pouteau accompagne aussi des films, anime des ateliers, mène des rencontres d’auteurs et travaille la critique comme un art de la médiation autant que de l’analyse. Il s’intéresse au cinéma comme art et comme espace public, à la place des publics, aux premières œuvres et à ce que les films déplacent en nous lorsqu’on leur laisse le temps de travailler. En somme, une voix libre, sérieuse sans componction, attentive sans docilité, et assez vivante pour rappeler qu’on peut aimer profondément la culture sans jamais se laisser momifier par elle.
Lire Thomas Pouteau, ou l’écouter parler d’un film, c’est retrouver une manière rare d’habiter la langue et les images sans raideur, sans pose, et avec ce léger pas de côté qui sauve parfois les vivants de la solennité.
Pour prolonger la lecture
Parce qu’un entretien donne envie de lire davantage, voici trois livres de Thomas Pouteau. Trois façons d’entrer dans son univers, par le corps, par l’absence, par le trouble, et parfois avec ce sourire de biais qui évite à la gravité de se prendre pour une profession réglementée.
- Je reviens d’une anorexie
Un texte de combat, de reprise de soi, et de traversée du corps souffrant vers une forme de reconquête. - Au sein des miens
Un roman de la disparition, de l’absence, du deuil, et de ce que le récit tente encore de retenir lorsque quelqu’un s’efface. - Ceci n’est pas un gland
Un recueil de poésie vif, libre, insolent, où l’humour, l’érotisme, l’absurde et la langue se frottent sans demander d’autorisation.
Et si l’on tient vraiment à bien faire, on peut commencer par le livre que l’on n’attendait pas, ce qui est encore une manière très convenable de laisser Thomas surprendre.
