L’Arrêt public Épisode VI

Affiche de L’Arrêt public, Épisode VI « La preuve ou la foule », Solo au premier plan sur un carnet, figure d’écriture à son bureau, références à Star Wars en arrière plan, sous titre « Reprendre l’exigence »

Épisode VI

La preuve ou la foule

Reprendre l’exigence

Cet épisode, La preuve ou la foule, me ramène à une question très simple, et pourtant décisive, sur quoi tu t’appuies ? Après le langage, après le lien, après le débat, après la fatigue, après cette insécurité qui s’installe comme un bruit de fond et finit par nous faire prendre nos sursauts pour de la lucidité, il reste une question, une question presque pauvre tant elle paraît simple, presque nue tant elle ne brille pas, et pourtant décisive, sur quoi tu t’appuies.

Je l’écris avec précaution, parce que je connais le risque, dès que l’on parle de preuve, de prendre l’air de celui qui va sortir un classeur, un tampon, puis distribuer des certificats de sérieux à la sortie, alors que ce n’est pas mon affaire, et que je serais d’ailleurs très mal placé pour jouer ce rôle, moi qui suis capable d’exiger des démonstrations impeccables chez les autres tout en m’accordant à moi même quelques facilités sentimentales quand l’émotion tombe du bon côté, ce qui n’est pas exactement une grandeur, et certainement pas une médaille.

Ce que j’appelle la foule, ici, ce n’est ni le peuple, ni la rue, ni le nombre comme tel, ce n’est pas une condamnation des autres, ce serait trop facile, et d’ailleurs un peu lâche. C’est un mécanisme plus discret et plus redoutable, ce moment où l’on renonce à démontrer parce qu’il semble qu’être plusieurs suffise à donner raison, ce moment où l’on se sent porté, lavé de ses doutes, dispensé de la nuance, et où l’on dépose sa liberté de penser comme on pose un manteau devenu trop lourd, avec soulagement, presque avec gratitude.

La preuve, elle, n’a pas ce panache. Elle ne crie pas, elle ne tape pas du poing, elle ne se donne pas en spectacle. Elle demande du temps, et le temps est devenu un luxe presque suspect, comme le silence ou la phrase relue deux fois. C’est là que l’époque devient dangereuse, non parce qu’elle manquerait d’intelligence, elle en déborde au contraire, mais parce qu’elle nous donne mille raisons d’être pressés, mille occasions de réagir avant de comprendre, mille prétextes pour appeler lucidité ce qui n’est parfois qu’un système nerveux surexcité, et je parle ici d’expérience, parce que moi aussi je peux me croire clairvoyant alors que je suis simplement stimulé, ce qui fait de moi un homme très contemporain, et ce n’est pas toujours une bonne nouvelle.

Je pense souvent à Étienne de La Boétie dans ces moments là, non pas comme on sort une autorité de poche pour faire savant, ce serait bien mon genre et cela m’agace déjà moi même, mais parce qu’il a vu très tôt quelque chose que nous aimons oublier, la servitude n’avance pas seulement avec la contrainte, elle avance avec l’habitude, avec l’acceptation, avec cette pente intérieure par laquelle on finit par trouver normal de ne plus trop vérifier, de ne plus trop contester, de ne plus trop penser. La servitude volontaire, ce n’est pas le goût du fouet, c’est plus triste, plus quotidien, plus poli aussi, c’est le moment où l’on se soulage du poids de sa liberté en la déposant entre les mains d’un autre, pourvu qu’il promette de simplifier le monde.

Star Wars raconte cela très bien dès qu’il cesse de courir pour regarder les glissements. Dans La Revanche des Sith, tout a l’air logique, nécessaire, presque administratif, les procédures avancent, les mots rassurent, les protections s’accumulent, et l’on applaudit parce qu’on est fatigué, parce qu’on a peur, parce qu’on veut que cela cesse, parce qu’on confond le soulagement avec la vérité. La preuve ne disparaît pas d’un coup, elle est remplacée. Remplacée par l’affirmation, par l’autorité, par la confiance accordée sans contrôle, par cette petite phrase intérieure, si commode et si redoutable, il sait ce qu’il fait, et ce glissement me paraît d’une modernité décourageante, parce qu’il ne demande pas de monstres, seulement une foule pressée d’en finir avec l’incertitude.

Dans cette même galaxie, les femmes voient souvent plus clair que les hommes qui s’agitent autour d’elles, et je ne dis pas cela pour les installer dans un vitrail commode, je me méfie des piédestaux, ils servent souvent à immobiliser celles qu’on prétend honorer, mais la saga insiste elle même avec une belle obstination. Padmé comprend avant beaucoup d’autres que la République peut mourir dans les applaudissements, calmement, légalement, presque proprement. Leia ne confond jamais la résistance avec le théâtre viril, elle tient, elle relie, elle continue. Mon Mothma rappelle qu’une politique digne demande de la patience, de la méthode, de la persévérance, et qu’on peut être ferme sans devenir brutale. Nous aurions peut être intérêt à écouter davantage les femmes autour de nous, nos compagnes, nos mères, nos sœurs, nos filles, non parce qu’elles seraient pures par nature, je me méfie beaucoup des idées simples surtout quand elles sont flatteuses, mais parce que leur parole a trop souvent été tenue à distance au moment même où elle rappelait le prix humain de nos abstractions viriles.

Alors je reviens à notre échelle, celle où l’on vit, celle où l’on parle, celle où l’on s’agace, celle où l’on partage parfois plus vite qu’on ne pense, et je me dis que l’exigence n’est pas une posture, c’est une hygiène, peut être même une politesse faite au réel. Une exigence de preuves, une exigence de sources, une exigence de distinction entre ce que je sais, ce que je crois, ce que je ressens, ce que j’interprète. Si je ne fais pas cette distinction, je ne suis pas en train de penser, je suis en train de réagir, et réagir n’a rien de honteux, bien sûr, mais réagir ne suffit pas à faire République, pas plus qu’un soupir ne suffit à faire une politique publique, même si j’ai parfois très envie d’en tenter l’expérience, surtout les jours de réunion.

Il y a une phrase que j’essaie de garder calme quand une discussion s’emballe, et je la garde d’abord pour me freiner moi, parce que je suis capable de monter vite, de monter haut, et de trouver cela très noble sur le moment, ce qui est déjà un signe de danger. Avant de conclure, j’ai besoin de savoir, sur quoi tu t’appuies. Ce n’est pas une attaque, ce n’est pas une humiliation, ce n’est pas une ruse pour coincer l’autre dans un angle sombre du débat. C’est une invitation à remettre du solide dans l’air, et si l’autre ne s’appuie sur rien, ce n’est pas forcément qu’il est malhonnête, c’est souvent qu’il a été pris par l’ambiance, comme moi, comme nous, et la question le ramène à ce qu’il sait vraiment, ce qui est déjà beaucoup.

Reprendre l’exigence, cela peut sembler sévère, alors que pour moi c’est presque une douceur. La douceur d’une phrase qui évite de déraper. La douceur d’un doute qui évite une injustice. La douceur d’un ralentissement qui empêche l’humiliation, et je n’ai pas envie de vivre dans un monde où l’on humilie, même quand on pense avoir raison, parce qu’on pense toujours avoir raison au moment où l’on humilie, c’est bien là le piège, et l’histoire est pleine de gens convaincus d’être du bon côté pendant qu’ils écrasaient.

Je n’ai pas non plus envie de faire semblant que l’exigence suffirait à tout résoudre, parce qu’elle peut elle aussi devenir une arme, une manière de mépriser, de coincer, de briller, et je me connais assez pour savoir que j’ai parfois cette petite tentation de briller qui vous fait prononcer une phrase un peu trop bien tournée, non pour éclairer, mais pour gagner, ce qui est ridicule, parce que briller dans une discussion, c’est souvent comme gagner une bataille dans une guerre absurde, on se retrouve seul avec sa victoire et personne n’est plus heureux, pas même son amour propre, qui a pourtant une endurance remarquable.

Il me revient alors cette vieille phrase intérieure, la violence n’est pas une résistance, et la résistance n’est pas une violence. La résistance est un droit, et parfois un devoir, mais elle n’est digne que si elle reste fidèle à ce qu’elle prétend défendre, Liberté, Égalité, Fraternité, la dignité de la personne humaine, le refus de la domination, le souci du commun, sans devenir la copie de ce qu’elle combat, car à ce jeu là on gagne peut être une posture, mais on perd le nord, et j’évite d’ordinaire les formulations trop sentencieuses, mais celle ci m’aide à marcher droit.

La résistance est protéiforme, et c’est heureux, parce que cela signifie qu’elle n’appartient à personne. Elle peut être idéologique quand elle démonte un mensonge, quand elle refuse les simplifications qui humilient, quand elle tient bon sur l’idée que la personne humaine n’est pas négociable. Elle peut être politique quand elle s’organise, quand elle discute, quand elle vote, quand elle conteste, quand elle fait vivre les contre pouvoirs, et je pense souvent à cette phrase très simple, le résultat d’un vote devient la propriété de tous, ce qui oblige à continuer ensemble après, et ce n’est pas la partie la plus simple de la démocratie, c’est peut être même la plus adulte. Elle peut être éducative, et j’y crois profondément, parce qu’apprendre à demander la preuve, apprendre à argumenter, apprendre à écouter, apprendre à douter sans se dissoudre, tout cela protège mieux qu’un grand discours qui fait frissonner une minute puis laisse le réel intact.

Et parfois, dans l’histoire, elle a aussi pris une forme armée, et ce mot demande beaucoup de prudence, parce qu’il ne doit devenir ni une romance ni une excuse ni un permis général pour confondre courage et brutalité. Cette forme là n’est pas un idéal, et elle n’est jamais anodine. Elle surgit dans des contextes où l’État de droit est aboli, où les libertés fondamentales sont détruites, où la violence de domination est déjà installée, et où le choix n’est plus entre paix et conflit, mais entre soumission et survie. Dire cela ne glorifie rien, cela rappelle seulement que la résistance, quand elle est républicaine, cherche d’abord la voie du droit, de la pensée, de l’organisation, et qu’elle perd sa direction si elle se réduit à la violence, comme un sabre laser confié à un adolescent de mauvaise humeur, ce qui, convenons-en, n’a jamais très bien fini.

Reprendre l’exigence, ce n’est donc pas devenir dur, ce n’est pas se transformer en gardien renfrogné de la vérité, ce n’est pas distribuer des bons et des mauvais points avec l’air pénétré des gens qui s’aiment beaucoup en surveillant les autres. C’est devenir responsable. C’est accepter que la vérité ne se décrète pas, qu’elle se construit, qu’elle se vérifie, qu’elle se discute, qu’elle se corrige aussi, et c’est accepter que la foule n’est pas un ennemi mais qu’elle devient dangereuse quand elle se substitue à la pensée. C’est accepter enfin que la lucidité n’est pas une émotion mais une discipline, et qu’une démocratie est un effort ordinaire répété, pas un état naturel garanti à vie comme l’eau chaude ou le Wi Fi, même si je reconnais volontiers que les deux ont parfois sauvé des soirées.

Solo, chat norvégien noir gris et blanc, a une façon très simple de m’enseigner l’exigence, et je le dis sans le romantiser, parce qu’il n’a aucune intention pédagogique, ce qui rend sa leçon d’autant plus supportable. Quand je m’agite, il s’arrête. Quand je parle trop, il regarde. Quand je crois avoir trouvé une conclusion brillante, il vient s’installer exactement sur mon carnet, ce qui est sa manière de dire que la preuve, c’est peut être d’abord le silence, et je me retrouve à attendre, et dans cette attente je pense, et dans cette pensée je redeviens un peu moins pressé, et un peu plus humain, ce qui est déjà beaucoup pour un mardi.

Alors oui, la preuve ou la foule, ce n’est pas une opposition méprisante, c’est un choix intérieur, et ce choix n’est pas héroïque, il est quotidien, banal, parfois ennuyeux, et c’est justement pour cela qu’il mérite d’être défendu. Si nous voulons éviter la dystopie sans nous fabriquer une utopie en carton, nous pouvons commencer par là, par cette exigence tranquille qui dit, je ne vais pas croire pour me rassurer, je vais penser pour rester digne.

Fin de la saga

Il y aura un Épilogue après cet épisode, non pas pour fermer la porte, mais plutôt pour laisser une lumière, pour regarder ce que cette saga m’a appris, ce qu’elle m’a rappelé, et ce que je voudrais garder en poche, comme un petit objet trouvé, utile les soirs où le bruit de fond remonte.

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Article de lancement L’Arrêt public

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