Le règlement et le hors champ – Chronique N° 8

Illustration cartoonesque d’un collège rural un samedi matin avec une 2 CV verte devant le portail un remplaçant CPE perplexe un principal en uniforme de capitaine au bureau et Solo le chat sur des dossiers

Ô capitaine mon capitaine, et pourtant

Le règlement et le hors champ, c’est une chronique sur une absence qui occupe toute la place, un samedi matin au collège, avec une 2 CV verte et un capitaine trop sûr de lui.

Le samedi matin dans un collège rural de la fin des années quatre vingt avait cette manière sournoise de te faire croire que tu es seul au monde alors que tout le monde sait déjà tout, le portail grinçait, la lumière hésitait, les couloirs étaient calmes comme une salle d’attente et moi j’étais là dès sept heures trente avec mon zèle de jeune prof à qui l’on avait confié une mission de remplacement de CPE. Ce qui revient à te donner une casquette trop grande en te disant que ça ira, tu verras, c’est formateur, tu souris parce que tu veux être à la hauteur, puis tu réalises très vite que la hauteur est bien supérieure au Mont Rochard.

Le collège travaillait le samedi matin, la vie scolaire ce jour là ressemblait à une mécanique simple, peu d’élèves, des habitudes solides, des retards qui deviennent des rites, sauf que cette fois le rite commençait à m’agacer parce qu’il touchait à ce que je croyais être le plus banal et le plus sacré dans un établissement, la présence aux heures prévues, pas pour faire du zèle, mais parce qu’un collège tient debout avec des adultes présents et visibles, les règles les plus modestes sont souvent celles qui empêchent le reste de s’effondrer sans bruit.

Émilie était une surveillante d’externat, une pionne comme on disait encore, à l’heure où elle devait prendre son service, elle n’était pas là. Pas au portail, pas au bureau, pas dans les couloirs, pas au poste, le téléphone de la vie scolaire qui sonnait et personne ne répondait, pourtant tout indiquait qu’elle était déjà dans les murs, c’était cela le plus irritant et presque le plus poétique, une présence sans présence, une silhouette sans silhouette, et moi je commençais ma matinée avec quelqu’un qui manquait mais qui occupait déjà l’espace.

Sa 2 CV verte était là, je l’avais vue dès mon arrivée, garée comme d’habitude, tranquille, presque fière, posée là comme une signature, et cette voiture faisait le travail à sa place, elle disait je suis là, alors qu’Émilie, elle, ne disait rien, elle ne commençait pas, elle ne prenait pas le relais, elle restait hors champ, moi je faisais ce que fait la vie scolaire quand elle démarre avec un trou dans le rouage, je comble, je répartis, je rafistole, je tiens debout en attendant que l’adulte arrive, ce qui est une excellente définition de ce métier quand on y pense.

Je l’ai cherchée, je l’ai trouvée, au fond je ne l’ai pas vraiment trouvée, j’ai trouvé une explication provisoire, un corps revenu dans le couloir, une présence enfin accordée à la scène, mais sans que rien ne s’éclaire, alors je lui ai parlé clairement, sans scène, sans humiliation, juste avec ce ton que j’essayais de tenir à l’époque, ferme mais juste. Je lui ai rappelé ses obligations, j’ai ajouté, que si ses retards continuaient à se multiplier, je me réservais le droit de demander une suspension de traitement correspondant aux heures non faites. Je croyais encore que dire les mots suffisait à rendre les choses droites, je croyais même, dans un moment de naïveté très professionnelle, que le règlement avait une sorte d’autorité naturelle, comme une gravité, et que tout le monde finit par revenir au sol.

La matinée s’est tranquillement passée, les élèves sont sortis à midi, et je me suis dit que l’affaire était close, puis j’ai été convoqué chez le principal.

Le principal était un personnage, ancien militaire de carrière, capitaine dans l’armée de Terre, haute idée de lui même, et dans son bureau trônait une grande photo de lui en uniforme, pas une petite photo discrète dans un coin, non, une présence, une déclaration, un portrait qui te rappelait avant même d’ouvrir la bouche que tu entres chez quelqu’un qui se vit comme un grade. Il n’était arrivé que vers onze heures du matin, ce qui donnait à son autorité un parfum particulier, celui des gens qui peuvent se permettre d’être en retard parce qu’ils ont toujours raison, il m’a reçu comme on reçoit un subalterne qu’on va éduquer, pas comme un collègue qui fait son travail.

D’ailleurs deux de ses enfants étaient scolarisés au collège, sa femme, une ancienne surveillante, y habitait aussi, et pour parfaire le tableau, il vouvoyait ses enfants, il vouvoyait sa femme, et sa femme le vouvoyait en retour, comme si la famille elle même devait rester au garde à vous. Moi je me disais que j’étais tombé dans une pièce où tout le monde joue un rôle, et où le seul qui n’a pas reçu le script, c’est celui qui croit encore qu’il suffit d’être juste.

Il avait aussi ses rites, ses petites cérémonies intimes qu’il transformait en décor public, l’une des plus surprenantes était cette cravate noire qu’il portait tous les ans le 21 janvier, à date fixe, en signe de deuil pour la mort de Louis XVI, comme si la République pouvait bien tourner, lui restait fidèle à ses fantômes, et il fallait voir l’air sérieux avec lequel il arborait cela, l’air de dire que certains chagrins valent plus que d’autres, surtout quand ils ont trois siècles de bouteille et qu’ils te donnent une allure.

Des bouteilles, justement, il en aimait d’autres, beaucoup plus proches, beaucoup plus liquides, et j’ai découvert plus tard qu’il avait un faible pour le whisky, au point que les frais de réception du collège ne l’ignoraient pas, le gestionnaire non plus, dans ce genre d’endroit, le gestionnaire sait souvent très bien, il sait et il soupire, il compose, surtout quand le chef est un chef, et que le chef s’aime assez pour considérer que ses plaisirs sont une forme de protocole. J’ai même compris, en discutant, que le gestionnaire était plutôt amateur de bière, ce qui donnait à l’affaire une forme de paix tacite, chacun ses goûts, chacun ses arrangements, et moi au milieu, sobre comme un jour de pluie, ce qui est une position intéressante, mais pas toujours confortable, surtout quand tu réalises que tu es le seul à ne pas pouvoir te réchauffer à la convivialité des verres, puisque je ne consomme pas d’alcool, je n’ai même pas l’excuse d’un apéritif pour avaler la scène.

Il m’a dit, Monsieur Minzière, je vous interdis à l’avenir de faire la moindre réflexion sur Émilie par rapport à son activité de surveillante. Sachez qu’elle est ma maîtresse, puis il a ajouté dans la continuité, vous êtes encore jeune, vous apprendrez !

Vous apprendrez quoi ?

Je me le suis demandé sur le moment, je me le demande encore parfois, apprendre à fermer les yeux, apprendre à comprendre sans comprendre, apprendre à ranger le règlement dans le tiroir des jours où il dérange, apprendre qu’il existe dans les établissements une seconde architecture qui ne figure sur aucun plan, et que cette architecture là, affective, hiérarchique, parfois carrément intime, peut tout déplacer sans jamais signer le moindre papier.

Ce qui est terrible dans ce genre de scène, c’est que sur le moment tu n’as même pas toutes les pièces, parce que je ne savais pas, moi, qu’Émilie disposait d’un logement au sein du collège. Je l’ai appris après, par confidence, par ces phrases qu’on te glisse comme si on t’offrait une clé, alors qu’on te passe en réalité une menotte. On te dit qu’elle dormait sur place, qu’un appartement était mis à sa disposition, gracieusement, en dehors de tout cadre légal clair, et toi tu deviens soudain dépositaire d’une information qui te dépasse. Puis on t’en dit davantage, doucement, comme on entrouvre une porte, cet appartement officiellement inoccupé, on le comprend, n’était pas seulement un logement, il servait à autre chose, une garçonnière discrète au cœur même du collège, et là tu réalises que sa 2 CV verte n’était pas un mystère, c’était un indice, et que l’indice te mène à une illégalité dont tu deviens le gardien involontaire.

C’est un mécanisme très efficace, on t’avoue, on te fait confiance, et immédiatement tu es piégé, parce que que peux tu faire de cet aveu, tu ne peux pas le répéter sans devenir le mauvais personnage. Tu ne peux pas l’écrire sans déclencher une guerre, tu ne peux pas faire comme si tu ne savais pas, tu ne peux pas savoir sans te sentir sale, alors tu te tais, tu fais ton travail, tu ajustes, tu contournes, tu apprends peut être, oui, tu apprends, mais tu apprends une leçon qui n’est écrite nulle part.

Je suis rentré chez moi et j’ai raconté ça à Solo, mon chat norvégien, qui a pris cet air légèrement blasé des créatures qui n’ont jamais eu besoin de règlement pour imposer leur loi, j’ai alors pensé que le plus violent, ce n’était même pas la phrase sur la maîtresse, c’était le reste, cette confidence qui te rend prisonnier, cette illégalité qu’on te met dans la poche comme un caillou, et cette injonction implicite à grandir en t’habituant à courber.

J’apprendrai quoi ?

Que dans les angles morts, le règlement ne sert à rien

Les Chroniques du provisoire

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