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  • Chronique du provisoire UBUESQUE

    Chronique du provisoire UBUESQUE

    Chroniques du provisoire

    Petite théorie de l’autorité imaginaire

    Cette chronique m’est venue d’un texte partagé par mon proviseur adjoint, un de ces dialogues sans signature certaine que l’on reçoit presque comme une confidence de salle des professeurs. J’y ai reconnu un territoire familier, situé quelque part entre la pédagogie, l’administration et l’opérette. J’y ai ajouté un peu de pataphysique, quelques poussières de craie et cette part d’absurde qui flotte parfois dans les établissements comme une consigne mal recopiée au tableau.

    Ce matin, quelqu’un frappe à la porte de mon bureau.

    Solo, mon chat norvégien noir gris blanc, entrouvre un œil. Il a l’habitude. Dans un établissement scolaire, les phénomènes patagogiques n’entrent jamais seuls. Ils se présentent, ils s’asseyent et le plus souvent ils demandent qu’on fasse quelque chose.

    Entre un professeur de pataphysique.

    Il salue avec gravité. C’est toujours un peu préoccupant, la gravité, chez un professeur de pataphysique. On sent que le vide n’est jamais loin.

    — Monsieur le proviseur, je viens vous signaler un phénomène patagogique.

    — Un phénomène ?

    — Oui. La première classe… oups, la classe de Première a été très pénible ce matin.

    — Très pénible comment ?

    — Péniblement pénible.

    — C’est en effet la forme la plus complète de la pénibilité.

    — Plus précisément, Isaac Newton et Albert Einstein.

    — Ce sont des élèves ou déjà des théories ?

    — Avec eux, je ne sais jamais.

    — Je vois. L’un fait tomber les choses et l’autre explique que tout est relatif.

    — Voilà. Dans mon cours, la gravité est devenue relative.

    — C’est en général à ce moment-là que les ennuis commencent.

    Je prends mon air de proviseur. C’est un air très particulier. Il ne consiste pas à comprendre tout de suite, ce qui serait imprudent, mais à laisser au réel le temps de s’expliquer. J’ai remarqué depuis longtemps que, dans l’administration, réfléchir lentement donne souvent au problème l’occasion de devenir un dossier.

    — Avez-vous appliqué une sanction ?

    — Non.

    — Une punition ?

    — Non.

    — Une retenue ?

    — Non.

    — Une retenue de retenue ?

    — Non plus.

    — Un appel aux parents ?

    — Non.

    — Un appel à un ami ?

    — Non.

    — Le cinquante cinquante ?

    — Non.

    — C’est dommage. Le cinquante cinquante rend parfois de grands services à l’Éducation nationale.

    — Comment cela ?

    — On supprime deux mauvaises réponses. Il ne reste plus que l’élève et le problème.

    — Et si l’élève reste seul ?

    — Alors le problème est presque résolu.

    — Presque ?

    — Oui. S’il continue à poser problème, c’est qu’il n’était pas une réponse mais une question.

    Solo remue la queue. C’est sa manière d’approuver les raisonnements douteux.

    — Avez-vous informé la vie scolaire ?

    — Non.

    — La CPE ?

    — Non.

    — Avez-vous au moins eu une pensée sévère intérieure ?

    — Oui.

    — Très sévère ?

    — Moyennement sévère.

    — C’est déjà une sévérité. Il faut bien commencer par quelque chose.

    Un silence s’installe. Les silences, dans un bureau de proviseur, sont des moments précieux. Ils permettent à chacun de feindre qu’il réfléchit alors qu’il cherche surtout comment confier le problème au voisin.

    — Dans ce cas, que souhaitez-vous exactement ?

    — Que vous leur parliez.

    — Moi ?

    — Oui.

    — À présent ?

    — Pas nécessairement.

    — Quand alors ?

    — Avant ce matin, idéalement.

    — Cela devient compliqué.

    — C’est pour cela que je viens vous voir.

    Je hoche la tête avec ce mélange de gravité et de lassitude que l’expérience affine. J’ai souvent constaté que l’autorité, dans un établissement, circule de manière mystérieuse. Chacun la réclame comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre, un peu comme les craies, les vidéoprojecteurs ou les stylos qui écrivent encore.

    — Pouvez-vous me dire ce qu’ils ont fait exactement ?

    Le professeur de pataphysique soupire avec méthode.

    — Je leur demandais de calculer la surface d’un triangle imaginaire.

    — Classique.

    — Isaac Newton voulait le faire tomber pour vérifier qu’il existait.

    — Méthode expérimentale.

    — Albert Einstein soutenait que sa surface dépendait du point de vue.

    — Ce qui, pour un triangle, est déjà beaucoup.

    — Pour ma part, j’aurais surtout souhaité qu’il dépende du programme.

    — C’était sans compter sur la science.

    — Ni sur les sciences.

    — Et ensuite ?

    — Je leur ai expliqué que ce triangle présentait pourtant plusieurs avantages.

    — Lesquels ?

    — D’abord, il n’existe pas.

    — C’est un avantage considérable.

    — Ensuite, comme il n’existe pas, on ne peut pas se tromper sur lui.

    — C’est très reposant.

    — C’est ce que je croyais. Mais les élèves m’ont répondu que, si l’on ne peut pas se tromper, on ne peut pas apprendre.

    — C’est une objection sérieuse.

    — J’ai donc proposé qu’ils se trompent volontairement.

    — Et ?

    — Ils ont refusé.

    — Pourquoi ?

    — Ils tenaient à avoir raison.

    — C’est souvent là que commencent les difficultés patagogiques.

    Un nouveau silence descend dans le bureau. Je regarde Solo. Solo regarde le professeur. Le professeur, lui, semble regarder quelque chose entre la bibliothèque et la fenêtre, sans doute le triangle.

    — Si je comprends bien, dis-je enfin, vous souhaitez que j’exerce mon autorité sur Newton, sur Einstein, sur la gravité, sur la relativité et sur un triangle imaginaire.

    — Voilà. Vous résumez admirablement.

    — C’est donc un dossier plus scientifique que disciplinaire.

    — Et pourtant très scolaire.

    — Ce sont les plus compliqués.

    J’ouvre alors le tiroir de droite. Dans tout bureau de chef d’établissement, il existe un tiroir de droite. On y range les objets qui ne servent à rien tous les jours, ce qui explique qu’on en ait souvent besoin.

    — Je puis toutefois vous proposer un dispositif patagogique.

    J’en sors une photographie officielle de moi-même.

    Le professeur la considère avec l’attention que l’on réserve d’ordinaire aux reliques administratives.

    — Vous poserez cette photographie sur votre bureau.

    — Et ensuite ?

    — Vous direz calmement « Le proviseur observe ».

    — Et ils obéiront ?

    — Pas forcément.

    — Alors à quoi bon ?

    Je sors un petit pouêt-pouêt.

    Pouêt.

    — Vous ajouterez ceci.

    Il le regarde comme un instrument de haute précision.

    — L’autorité fait pouêt ?

    — Non. Mais elle aime être annoncée.

    — Comme les trains.

    — Oui, avec cette nuance qu’elle passe moins souvent et qu’elle n’arrive pas davantage à l’heure.

    Le professeur note. J’admire toujours la confiance de certains collègues dans la prise de notes. Ils notent comme si le monde allait enfin devenir cohérent à force d’être écrit.

    — Toutefois, l’autorité fonctionne par degrés.

    J’ouvre un second tiroir.

    — Voici donc le dispositif complémentaire.

    Je lui tends une autre photographie.

    — Le proviseur adjoint.

    Il la prend avec un respect visible.

    — Dois-je m’en servir d’emblée ?

    — Surtout pas. Il ne faut pas banaliser les choses graves.

    — Dans quel cas précis l’utiliser ?

    — Lorsque la situation cesse d’être patagogique pour devenir administrative.

    — Et comment reconnaître cet instant ?

    — C’est assez simple. Plus personne ne comprend ce qui se passe, mais tout le monde remplit quelque chose.

    Il note encore.

    — Et si cela ne suffit pas ?

    Je réfléchis. Solo aussi, mais chez lui la réflexion prend la forme d’un clignement d’yeux qui donne à penser qu’il sait déjà la suite.

    — Dans ce cas, vous leur dites « Attention ».

    — Attention à quoi ?

    — À l’attention.

    — Et s’ils manquent d’attention ?

    — Vous le leur faites observer.

    — Et s’ils me répondent que l’attention est une notion abstraite ?

    — Alors vous êtes revenu au cœur même de votre enseignement.

    Le professeur range soigneusement les deux photographies comme on rangerait deux preuves.

    Puis il relève la tête.

    — Et si malgré tout ils continuent ?

    Je prends le temps de considérer la question. Avec l’âge, j’ai compris que certaines réponses doivent mûrir quelques secondes avant d’être servies. Sans cela, elles gardent un goût trop vif de vérité.

    — Dans ce cas, votre classe aura établi un résultat important.

    — Lequel ?

    — Que l’autorité imaginaire ne produit pas d’effets réels.

    — Et l’autorité réelle ?

    — Elle produit surtout des effets différés.

    Le professeur incline la tête.

    — C’est profondément pataphysique.

    — Pas du tout.

    — Non ?

    — Non. C’est seulement scolaire.

    Il réfléchit à son tour. Je vois bien qu’il essaie d’ordonner les choses. C’est touchant, un collègue qui cherche à mettre de l’ordre dans l’absurde. Cela ressemble à un surveillant qui voudrait ranger le vent.

    — Je crois, dit-il enfin, que je comprends mieux.

    — Ah ?

    — Dans ma classe, l’autorité est imaginaire.

    — Oui.

    — Et les élèves sont réels.

    — Hélas, c’est souvent leur principal défaut.

    Il me regarde, hésite, puis ajoute avec un sérieux admirable :

    — Vous pensez donc que je dois sévir moi-même ?

    — Je pense surtout qu’il vaut mieux commencer par exister dans sa propre salle.

    Il acquiesce comme si je venais de lui livrer un grand principe, alors que je n’étais pas moi-même certain de ce que je voulais dire. C’est encore un des privilèges de la fonction. On vous prête volontiers de la profondeur lorsque vous parlez assez lentement.

    Le professeur de pataphysique salue, emporte les deux photographies et le pouêt-pouêt, puis disparaît dans le couloir avec l’allure d’un savant à qui l’on vient de confier deux théories, un protocole et un klaxon.

    Solo me regarde.

    Longtemps.

    Puis il se rendort.

    Je crois qu’il a raison.

    Dans cet établissement, l’autorité la plus naturelle est sans doute celle qui ne dit rien, ne remplit aucun formulaire, ne convoque personne et se contente d’être là, exactement là, sur le bord du bureau, à l’endroit précis où tout le monde finit par venir compliquer les choses.