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  • L’Arrêt public – Épisode III

    L’Arrêt public – Épisode III

    Le débat digne

    Reprendre la discussion

    Dans L’Arrêt public, épisode III, je tente un truc simple, parler du débat sans me donner le beau rôle. Je n’aime pas le conflit, j’aime le débat, et je dis ça sans me donner le beau rôle, plutôt comme on avoue une préférence de caractère, un penchant qui m’arrange parfois et qui m’encombre aussi. Le débat, le vrai, n’a rien d’une joute brillante, ni d’un concours d’esprit, ni d’une scène où l’on marque des points. C’est un lieu, et même un travail, un endroit où l’on accepte que les idées se rencontrent, qu’elles se frottent, qu’elles se contredisent, qu’elles se corrigent, et parfois qu’elles se réparent, parce qu’une idée n’est pas fragile mais elle peut devenir dangereuse quand on la laisse seule.

    Le débat ne consiste pas à juxtaposer des opinions comme on aligne des chaises avant une réunion, et je me méfie des rangées impeccables. Il faut que ça vive, que ça cherche, que ça s’explique, sinon on ne débat pas, on cohabite gentiment avec nos certitudes, et on appelle ça de la tolérance pour se donner bonne conscience.

    Nous avons en France une chance immense. Pouvoir exprimer nos opinions, pouvoir discuter, pouvoir contredire, pouvoir douter, pouvoir changer d’avis, pouvoir être minoritaire sans disparaître, tout cela n’est pas un décor, c’est un trésor, un de ces biens communs dont on parle peu parce qu’ils ne font pas de bruit. Je le dis, et je me le redis, parce que moi aussi je peux me lasser, moi aussi je peux soupirer, moi aussi je peux me dire que tout cela n’avance pas, et je suis capable de soupirer longuement, avec application, comme si j’avais un diplôme de soupir. Et pourtant, une démocratie se tient aussi avec des soupirs. Elle se tient surtout quand on revient malgré eux.

    Il faut toutefois un cadre, et je le pose sans esprit de leçon, juste par respect pour ce qui nous dépasse. Dans un espace républicain, tout n’est pas opinion. Le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie, l’homophobie ne sont pas des opinions, ce sont des délits. Ce ne sont pas des idées qui s’échangent, ce sont des atteintes aux personnes, et derrière ces mots il y a une chose très simple que je veux garder comme boussole. Le respect de la personne humaine.

    Nul ne peut dominer une personne, nul ne peut dominer un groupe, sous prétexte d’idéologie, sous prétexte de vérité, sous prétexte de vouloir leur bonheur. C’est toujours le même poison, même quand il se présente en costume propre, et je le dis calmement parce qu’il ne sert à rien de hurler sur ce sujet, il faut juste tenir la ligne. La République n’existe pas pour flatter nos instincts, elle existe aussi pour empêcher qu’un humain se prenne pour le propriétaire d’un autre.

    Une fois cela posé, il reste presque tout. Il reste ce qui fait respirer la démocratie, l’échange d’idées, l’idée qui se propose, l’idée qui se discute, l’idée qui se met à l’épreuve. Parfois ça frotte, et c’est normal. Le frottement n’est pas forcément un conflit, c’est même souvent la preuve que l’on est vivant, que l’on pense encore, et que l’on refuse la paresse de la pensée prête à porter, celle qui arrive déjà repassée, déjà pliée, déjà sûre d’elle.

    Je reviens à Star Wars, et je vais être précis, parce que la référence ne vaut quelque chose que si elle éclaire. Dans La Menace fantôme, la crise qui enfle est un désaccord commercial, et quand on arrive au Sénat, on ne voit pas vraiment un débat d’idées au sens noble, on voit un ballet de peurs. On évoque des pertes matérielles, des intérêts, des protections à préserver, et l’idée de bien commun flotte au dessus comme un mot trop grand pour la salle. C’est précisément là que le machiavélisme commence, pas dans un grand discours, mais dans l’installation patiente d’un climat d’insécurité. On suggère, on inquiète, on agite, on laisse croire que le danger est partout, et quand le danger est partout, l’esprit cherche un sauveur, ce qui est une manière élégante de dire qu’il renonce à penser par lui même.

    Le plus troublant, c’est que tout a l’air légal, tout a l’air organisé, tout a l’air sérieux, et pourtant l’esprit s’éloigne. La République devient une addition de conforts à défendre, et ce qui devrait être une maison commune ressemble alors à un hall de gare où chacun serre sa valise.

    Je vérifie ça aussi dans la vie réelle, à des échelles bien moins galactiques, et c’est là que je me méfie de moi. On peut ne pas penser la même chose, et chacun peut avoir raison en fonction de l’endroit où l’on se trouve. Il y a des vérités de terrain, des vérités de responsabilité, des vérités de vécu, et elles ne se contredisent pas toujours, elles se superposent. La vérité est multiple, et cela oblige à la modestie, ce qui est un exercice qui ne m’a jamais été naturel, et je préfère l’écrire pour ne pas me mentir.

    Prenons un exemple très banal, presque administratif, donc parfaitement adapté à mon tempérament de Français raisonnable qui croit encore qu’un tableau peut sauver une conversation. Une DGH. Il peut y avoir une pensée cohérente et construite de la direction, avec ses contraintes, ses lignes, ses équilibres. Il peut y avoir une pensée différente, tout aussi cohérente, du côté des représentants des enseignants, avec leurs priorités, leur expérience, leur regard sur ce qui se voit dans une salle de classe et dans une semaine d’élève. Aucun des deux ne détient la vérité. Le travail consiste à faire se rencontrer ces cohérences, à les faire parler, à les faire s’expliquer, et parfois à arbitrer, sans humilier personne, parce qu’on n’arbitre jamais bien quand on commence par mépriser.

    Je dis ça, et je le sais, je peux paraître passionné. Je crois même que je le suis, et je m’en méfie un peu, parce que la passion a une belle énergie mais elle peut aussi faire de l’ombre. Le débat demande une passion qui laisse de la place, une passion qui n’écrase pas, une passion qui ne confond pas intensité et vérité. Là aussi, j’apprends. J’ai beaucoup progressé, et il me reste du chemin, et je préfère l’écrire comme cela, avec cette simplicité là, parce que je n’ai aucune envie de me faire passer pour un sage, ni pour un professeur de morale, ni pour un distributeur de bons points.

    Ce qui me fait perdre mon sang froid, et c’est rare, ce n’est pas qu’on ne pense pas comme moi, ce n’est pas qu’on me contredise, c’est qu’on affirme sans démontrer. Les phrases du type « c’est évident », « on m’a dit », « j’ai l’expérience », et derrière rien, pas d’effort de clarification, pas de fil, pas de pourquoi. Je réagis mal à ça, et je sais que ça dit quelque chose de moi, un besoin de rigueur, une impatience, et parfois une forme d’orgueil, celui qui voudrait que tout le monde fasse le même effort au même moment, comme si la vie était un oral blanc permanent.

    J’ai un autre piège, plus discret, plus embarrassant. Ma pensée va parfois trop vite. Je commence à contre argumenter pendant que l’autre parle encore, et je finis par ne plus écouter, trop occupé cérébralement à préparer une réponse impeccable à une phrase que l’autre n’a pas encore terminée. C’est absurde. C’est inefficace. C’est une manière très raffinée de parler seul à deux.

    Alors je m’entraîne à des choses modestes, presque prosaïques, et c’est très bien comme ça. Je ralentis. Je reformule. Je demande si j’ai bien compris. Je laisse l’autre aller au bout. Je m’autorise à dire « je ne sais pas », ce qui n’a jamais tué personne, même si cela donne parfois l’impression de perdre un point dans une compétition imaginaire, et je suis parfaitement capable de m’inventer des compétitions imaginaires, c’est dire si je dois rester vigilant.

    Je crois que cette chance du débat existe aussi à notre échelle, dans la petite démocratie d’un lycée, et je dis petite sans la diminuer, parce qu’elle est très concrète. On y échange des points de vue, on y défend des options, on y dit des inquiétudes, on y propose des chemins, et parfois ça frotte, parfois ça chauffe, parce que nous travaillons avec du vivant, et que le vivant ne se gère pas comme une pile de dossiers, même si j’ai parfois cette tentation très française de croire que, si l’on classe mieux, tout ira mieux.

    Puis vient un moment que j’aime beaucoup, justement parce qu’il remet tout le monde à la bonne place. Le conseil d’administration. On débat, on amende, on précise, on écoute. Puis on vote. Et le résultat du vote devient la propriété de tous, même de ceux qui ont voté contre, même de ceux qui étaient persuadés d’avoir raison. Je trouve ça beau, et j’y vois aussi quelque chose de rude, parce que ça oblige à continuer ensemble après le vote, et cela, au fond, c’est peut être la définition la plus simple de la République.

    Reprendre la discussion, pour moi, ce n’est pas devenir d’accord. C’est redevenir capable de désaccord sans dégradation. C’est distinguer une personne de sa position. C’est refuser les procès d’intention. C’est accepter de dire « je ne suis pas d’accord avec toi » sans dire « tu es un problème ». C’est aussi choisir le bon cadre, parce que tout ne se règle pas en public, tout ne se règle pas à chaud, tout ne se règle pas sous le regard d’une foule, même virtuelle. Parfois il faut un message privé, parfois il faut une vraie conversation, parfois il faut du silence, et le silence n’est pas une fuite quand il prépare une parole plus juste.

    Je le dis, et je sais que je trébucherai encore. Une ou deux fois par an, c’est déjà trop à mes yeux, et pourtant c’est déjà un progrès, et je préfère me tenir à ça, progresser sans me raconter d’histoire, apprendre sans me donner le beau rôle. Solo, chat norvégien noir gris et blanc, me regarde parfois quand je m’enflamme, puis il s’étire comme si le monde était très simple, et pendant une seconde je le crois, et ça me fait du bien.

    Mais il reste un point sensible, et il est décisif. La dystopie ne se nourrit pas seulement de nos disputes, elle se nourrit aussi de notre renoncement, de ce moment où l’on se dit « à quoi bon » et où l’on se retire. Alors le prochain épisode parlera de cela, de cette fatigue civique qui semble protectrice, et qui finit parfois par laisser le champ libre.

    Suite au prochain épisode

    Épisode IV

    La fatigue civique

    Reprendre l’élan

    La publication de l’épisode suivant aura lieu dans deux jours, soyez attentifs.

    Episode I : Le premier geste

    Episode II : La première alliance