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Chronique du provisoire

    Une fidélité ancienne Chronique du provisoire

    Science sans conscienceEn relisant la lettre de Gargantua à Pantagruel, j’ai retrouvé une conviction ancienne, celle d’une École qui n’a de sens que si elle forme à la fois l’intelligence, le jugement et la conscience. C’est cette fidélité que j’ai voulu adresser à mes lycéennes et à mes lycéens.

    On rencontre parfois, bien après l’heure, un texte qui semblait nous attendre depuis longtemps, non pour nous révéler soudain une vérité inconnue, mais pour donner une forme plus nette à des convictions que nous portions déjà en nous. En relisant la grande lettre de Gargantua à Pantagruel, cette vieille connaissance qui surprend toujours au moment même où l’on croit la posséder, j’ai retrouvé une fidélité ancienne, et peut-être aussi cette part de nous-mêmes que certains livres remettent silencieusement en ordre.

    L’École n’a de sens que si elle forme, dans un même mouvement, l’esprit qui raisonne, le jugement qui décide et cette conscience qui empêche de confondre la réussite avec l’humanité. C’est cette conviction, peut-être un peu démodée, et ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle, que j’ai voulu adresser à mes lycéiennes et à mes lycéens.

    Mes chers élèves

    À force de vivre chaque jour dans un lycée, on finit par croire que l’essentiel tient dans la mécanique ordinaire de l’institution, dans les emplois du temps, dans les conseils de classe, dans les examens, dans les absences, dans les urgences qui n’en sont pas toujours, même lorsqu’elles se présentent avec l’assurance des vraies. Tout cela existe, bien sûr, et il faut bien que la maison tienne debout, que les portes s’ouvrent, que les couloirs mènent quelque part, que l’ensemble ne se dissolve pas dans ce désordre administratif auquel aucun établissement n’échappe tout à fait.

    Mais le cœur de notre affaire n’est pas là. Tout cela relève du fonctionnement nécessaire. L’essentiel se joue plus profond.

    Car le cœur de notre affaire, c’est vous, non pas vous comme ces « effectifs » dont on discute en commission, ni comme ces flux administratifs qui passent d’un niveau à l’autre, mais vous comme êtres humains en construction, comme consciences qui se cherchent, comme intelligences qui s’ouvrent, parfois dissimulées sous les dehors de la nonchalance propre à votre âge, mais bien réelles. Vous êtes des promesses encore incertaines, parfois inquiètes, parfois déjà lumineuses, et c’est précisément parce que rien n’est tout à fait joué que votre âge mérite davantage qu’une gestion correcte ou qu’un accompagnement machinal.

    Apprendre à se tenir debout

    Un lycée n’est pas seulement un lieu où l’on prépare un examen, même si la pression des échéances et des orientations finit parfois par nous le faire oublier. C’est aussi un lieu où l’on apprend peu à peu à se tenir debout. L’expression peut paraître simple, peut-être un peu solennelle, et je mesure bien le risque qu’en l’employant je me transforme, l’espace d’une phrase, en distributeur de maximes républicaines. Pourtant, elle dit quelque chose d’essentiel.

    Se tenir debout, ce n’est ni se raidir dans une posture, ni se fabriquer un personnage, ni faire semblant d’avoir déjà tout compris. C’est apprendre à penser sans seulement répéter, à choisir son chemin sans suivre toujours la pente la plus douce, à devenir libre en comprenant que l’intelligence, sans conscience, n’est qu’une habileté froide.

    La leçon toujours vive de Rabelais

    Vous avez sans doute déjà entendu cette vieille formule de Rabelais, dans la lettre de Gargantua à Pantagruel, selon laquelle « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Il faut bien reconnaître que cette phrase n’a pas pris une ride.

    Vous vivez dans un temps d’abondance bruyante où tout semble à portée de main, les savoirs, les images, les commentaires, les colères du monde, les avis instantanés et les distractions sans fin, si bien que l’on peut entrer dans une bibliothèque immense et en ressortir sans avoir véritablement rencontré une idée. Le risque de votre génération n’est donc pas le manque de ressources. Il est ailleurs. Il tient dans la dispersion, dans la fragmentation de l’attention, dans cette fatigue de l’esprit qui pousse à tout effleurer sans rien habiter vraiment.

    L’attention comme première vertu

    Or l’attention est peut-être la première des vertus, parce qu’elle est déjà une forme de respect envers le réel, envers autrui et envers soi-même. Dès que l’on cesse de regarder vraiment les êtres, dès que l’on survole les textes ou les faits, dès que l’on réduit le monde à une suite de réactions immédiates, on finit presque toujours par juger avec la rapidité du mépris, par ironiser pour ne pas avoir à comprendre et par perdre peu à peu cette profondeur sans laquelle l’intelligence elle-même se dessèche.

    Travailler pour se construire

    C’est pourquoi je vous dirai une chose simple, presque démodée, et qui me vaudra sans doute quelques soupirs. Il faut travailler. Je ne vous le dis ni pour complaire aux adultes, ni pour satisfaire une attente sociale abstraite, ni pour ajouter un sermon de plus à tous ceux que vous entendez déjà. Je vous le dis parce que le travail structure, oblige à durer, apprend à ne pas s’effondrer devant la première difficulté et révèle qu’il existe une joie plus solide que le plaisir immédiat, celle de comprendre enfin ce qui résistait, celle de sentir en soi grandir une force patiente, même si elle n’apparaît pas toujours sur un bulletin. Et les bulletins, il faut bien le reconnaître, ne savent pas tout dire.

    Je sais aussi que nous ne partons pas tous avec les mêmes cartes en main, et il serait aussi vain qu’indécent de prétendre le contraire. Tous n’ont ni le silence d’une chambre à soi, ni la sécurité d’un foyer apaisé, ni les mêmes codes, ni le même sentiment premier de légitimité face aux attentes scolaires. L’École serait une menteuse si elle prétendait que l’effort suffit à tout compenser. L’exigence elle-même perdrait de sa dignité si elle refusait de regarder en face les injustices réelles qui traversent les existences.

    Mais il faut aussi que la lucidité sur ces obstacles ne devienne jamais une raison de renoncer. Le travail ne guérit pas tout. Il demeure pourtant l’un des chemins par lesquels on conquiert une part de liberté intérieure que personne ne peut entièrement vous retirer.

    Ce qu’il faut travailler

    Travaillez les langues pour ne pas rester prisonniers de votre propre horizon. Travaillez l’histoire pour ne pas vous laisser raconter n’importe quoi par ceux qui réinventent le passé avec assez d’assurance pour se croire vrais. Travaillez les sciences pour la rigueur qu’elles imposent et pour l’humilité qu’elles enseignent devant ce qui résiste à nos préférences. Travaillez la littérature parce qu’un jour, dans une heure de chagrin, de doute ou de solitude, elle vous donnera les mots qui manquent. Travaillez la philosophie pour apprendre à ne pas vous coucher trop vite devant l’opinion dominante, devant la formule commode ou devant l’air du temps lorsqu’il se prend lui aussi pour une preuve.

    Savoir ne suffit pas

    Mais il faut ajouter aussitôt ceci, parce que c’est décisif. Le savoir ne garantit rien à lui seul. On peut être très instruit et demeurer profondément injuste, obtenir d’excellents résultats et manquer de la plus élémentaire tenue morale, manier les idées avec aisance et ne rien comprendre à la dignité humaine. Voilà pourquoi je reviens à cette exigence simple. L’intelligence sans conscience devient vite une habileté froide.

    La vraie question n’est donc pas seulement ce que vous saurez, mais ce que vous ferez de ce savoir, ce que vous en laisserez passer dans vos gestes, dans vos choix, dans votre manière d’habiter le monde.

    Ce que l’on voit vraiment d’une personne

    Cela se verra d’ailleurs moins dans vos copies que dans votre façon de parler à celui qui ne vous sert à rien, dans votre réaction lorsqu’un camarade est isolé ou moqué, dans votre capacité à ne pas ajouter de dureté là où il y en a déjà trop. La brutalité ordinaire s’installe vite quand plus personne ne prend la peine de la nommer. J’aimerais vous voir résister à cette médiocrité qui confond l’insolence avec la force et la moquerie avec l’esprit. On ne grandit jamais en rabaissant plus fragile que soi.

    Le courage, le vrai, a souvent moins d’éclat que les postures tapageuses. Il consiste à dire non quand la meute dit oui, à refuser de rire quand quelqu’un souffre, à reconnaître ses torts, à recommencer après un échec sans transformer cet échec en verdict définitif sur soi. Il consiste aussi à ne pas se laisser résumer à une note de trimestre ou à un refus sur une plateforme d’admission, comme si une existence pouvait tenir tout entière dans un algorithme, un classement ou une moyenne pondérée.

    Vous valez infiniment plus qu’une moyenne. L’École évalue parce que c’est son rôle, et je ne feindrai pas ici de découvrir soudain ce détail, mais aucune grille ne dira jamais toute la vérité d’une personne, ses peurs tues, ses efforts invisibles, ses fidélités discrètes et tout ce qui continue en elle de se construire loin des tableaux de résultats.

    Une communauté humaine avant tout

    Je me méfie donc des jugements trop rapides, des étiquettes que l’on colle sur des fronts de dix-sept ans comme si l’existence avait déjà rendu son verdict, des classements qui donnent l’illusion de la clarté alors qu’ils ne saisissent souvent qu’un fragment du réel. Une vie n’est pas un tableau comparatif. Un adolescent n’est pas un dossier.

    Et je n’oublie pas non plus tous ceux qui, dans l’ombre des bureaux, des couloirs, des ateliers, des salles de soin ou de la vie scolaire, permettent à ce lycée de tenir debout sans que vous en mesuriez toujours l’effort. Les respecter, ce n’est pas faire preuve de soumission. C’est reconnaître simplement que nous formons une communauté humaine, et qu’aucune communauté ne dure longtemps si chacun s’y croit dispensé de considération.

    Je ne vous demande pas d’aimer aveuglément votre lycée, parce qu’il a ses lourdeurs, ses injustices, ses contradictions, ses moments d’absurdité, et croyez bien que je les aperçois aussi, parfois d’assez près. Cela fait partie de la fonction. Mais il ne faudrait pas pour autant confondre la lucidité avec le cynisme. Le cynisme est confortable. Il permet de se moquer de tout sans jamais rien construire. Il donne l’apparence de l’intelligence tout en dispensant d’espérer, de servir et de porter quoi que ce soit.

    Je préfère de loin la lucidité exigeante, celle qui voit les défauts sans déserter, celle qui connaît les limites des institutions sans renoncer à l’ambition qu’elles puissent encore instruire, protéger, réparer parfois et élever souvent.

    La sorte de femme ou d’homme que vous voulez devenir

    Vous entrez dans l’âge des choix, et le plus important ne sera pas votre spécialité en terminale, même si l’on finit parfois par en parler comme si le salut du monde en dépendait. Le plus important sera la sorte de femme ou d’homme que vous voulez devenir. Cette décision ne se prend pas en un grand soir, ni dans une illumination soudaine. Elle se tisse chaque jour dans une parole tenue, dans un refus de tricher avec soi-même, dans une manière d’user de sa liberté, dans cette capacité rare à ne pas faire payer aux autres ses propres blessures.

    Je ne vous souhaite pas une vie facile, parce que ce serait un bien pauvre cadeau. Je vous souhaite une vie dense, lucide, généreuse, des amitiés qui vous tirent vers le haut, des lectures qui déplacent votre regard, des rencontres qui élargissent votre pensée, et cette capacité d’émerveillement que le monde use si vite chez ceux qui n’en prennent pas soin.

    Je vous souhaite aussi une certaine douceur envers vous-mêmes, non cette indulgence molle qui excuse tout et ne construit rien, mais cette patience active qui permet de grandir sans se haïr, de recommencer sans se mépriser, de devenir sans exiger de soi une perfection prématurée.

    Le droit d’être inachevé

    Soyez donc patients avec vous-mêmes, puisque l’on a le droit d’être inachevé, qu’à votre âge, heureusement, rien n’est écrit de façon définitive, et qu’il reste de la place pour se tromper, pour se reprendre, pour devenir. C’est peut-être l’un des grands privilèges de la jeunesse. Et, pour le dire avec un sourire qui n’enlève rien au sérieux de l’idée, mieux vaut manquer encore de maturité que commencer déjà à se gâter.

    Faire de son intelligence une lumière

    Je voudrais enfin vous demander de faire de votre intelligence une lumière plutôt qu’une arme pour humilier. Le monde ne manque ni de gens pressés, ni de techniciens de la réussite, ni d’habiles calculateurs. Il manque cruellement de femmes et d’hommes debout, capables à la fois de comprendre, de choisir, de respecter et de tenir.

    C’est cela, au fond, que je vous souhaite.

    La lettre originale ou originelle