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  • Quand un élève finit chez le proviseur Chronique N°7

    Quand un élève finit chez le proviseur Chronique N°7

    Ces élèves à friction, difficiles en classe, étonnants en entretien, et la minute où l’on pose enfin les armes.

    Cet article raconte ce qui se joue lors d’un entretien chez le proviseur quand un élève arrive au bout d’un parcours déjà saturé de tentatives et de recadrages.

    Je ne les vois pas en classe, ou plutôt je ne les vois pas là où l’école se joue d’ordinaire dans le quotidien des cours, dans la routine des consignes, dans ce théâtre discret où l’on apprend en même temps à écrire, à attendre, à se tenir. Je les vois quand tout a déjà été tenté, quand les équipes ont parlé, recadré, insisté, quand la vie scolaire a essayé, repris, réessayé, quand les médiations ont existé puis se sont épuisées, et qu’au bout du compte quelqu’un finit par dire avec une prudence pudique qu’on va les faire monter chez le proviseur, comme si mon bureau était un étage supérieur de réalité, ou un dernier recours, ou ce guichet où l’on dépose les espoirs un peu usés.

    Je comprends l’attente parce que l’école est une institution sérieuse qui aime croire qu’elle a toujours une solution, et quand la solution ne vient pas on cherche une figure qui répare, même si cette figure n’a pas demandé à devenir réparatrice officielle de tout ce qui résiste. Pourtant je préviens vite, avec une douceur volontaire qui m’évite de jouer au personnage, je ne marche pas sur l’eau, je ne multiplie pas les pains, même si je reconnais qu’une multiplication discrète des pains rendrait la restauration scolaire plus sereine et ferait de moi un gestionnaire enfin populaire, ce qui serait un événement institutionnel digne d’être célébré avec une gravité parfaitement excessive.

    Pourquoi certains élèves difficiles finissent chez le proviseur

    Ce n’est jamais un trajet direct, et c’est important de le rappeler parce que l’imaginaire collectif adore les raccourcis. Avant mon bureau il y a le professeur, il y a le professeur principal, il y a les CPE, il y a la vie scolaire, il y a des rappels, il y a des tentatives, il y a des ajustements, il y a parfois une fatigue partagée qui s’installe sans bruit. Puis un jour la classe n’en peut plus, l’adulte n’en peut plus, l’élève n’en peut plus, et l’on espère qu’en changeant de lieu on changera aussi de rythme, comme si le simple fait de pousser une autre porte pouvait déjà ralentir l’orage.

    Je ne dis pas cela pour dédouaner l’indiscipline, je dis cela pour décrire le réel tel qu’il arrive, parce que l’indiscipline n’est pas toujours une attaque consciente, elle est souvent un langage mal appris, une manière de tenir debout quand on ne sait plus comment faire. Et quand ce langage a saturé la classe, mon bureau devient ce lieu étrange où l’on vient à la fois chercher une limite et une écoute, ce qui est un mélange délicat, et j’y reviens toujours, je suis proviseur, je dois tenir les deux.

    « Je vous écoute » ce que change un entretien individuel

    Dans un entretien chez le proviseur, cette entrée en matière change souvent la température de la pièce. Je commence presque toujours de la même façon, et je la prononce vraiment, in extenso, au début de chaque entretien. « Je vous écoute ». Je vouvoie toujours les élèves, sans exception, non pas par distance mais par respect, et aussi parce que ce vouvoiement tient la relation, il évite la fausse familiarité, il rappelle qu’on peut être proche sans être confus, et qu’un proviseur qui tutoierait par confort fabriquerait ensuite des ambiguïtés dont l’établissement paierait le prix.

    Cette phrase surprend souvent, et la surprise est déjà un premier déplacement, parce que l’élève s’attend à une réprimande immédiate, à une sentence, à un rappel sec, à une version scolaire d’un guichet qui se ferme. Très vite pourtant la parole se libère, et je dis se libère parce que cela se voit, une digue qui cède, une respiration qui revient, un flot de mots qui n’attendait qu’un espace où sortir sans être immédiatement corrigé. Ils ont beaucoup à dire sur l’école et sur la classe, et assez souvent sur tout ce qui déborde de l’école, une fatigue, une maison compliquée, une solitude, une inquiétude qui se déguise très mal.

    Comment je mène l’entretien dans mon bureau de proviseur

    Je laisse venir le récit, je laisse les phrases se poser, je laisse l’élève aller au bout de ce qu’il a à dire, et je garde en tête une évidence un peu triste, c’est que la souffrance ne sait pas toujours se dire dans les formes attendues. Alors elle se manifeste autrement, par du bruit, par une agitation, par des interventions inappropriées, par une indiscipline qui ressemble à une provocation alors qu’elle est souvent une défense, ce qui n’excuse rien mais explique beaucoup.

    Pourquoi je vouvoie toujours les élèves

    Parce que ce vouvoiement dit quelque chose de simple, vous êtes une personne, et je suis un adulte qui vous doit de la considération même quand je dois vous recadrer. Je l’assume aussi parce qu’il protège l’échange, il évite le faux duo et il rappelle que l’autorité peut être ferme sans devenir dure, et que l’écoute peut être vraie sans devenir molle.

    Indiscipline en classe, souffrance discrète, et malentendus scolaires

    En classe ces élèves sont souvent en souffrance, même quand ils la masquent, même quand ils la montrent de la mauvaise façon, ce qui est un mauvais calcul puisqu’on sanctionne plus facilement ce qu’on voit que ce qu’on devine. Ils prennent la parole sans lever la main, ils coupent, ils commentent, ils s’emportent, parfois ils se retirent, et ils deviennent les parias visibles du groupe, ceux dont on rit quand ils dérapent puis qu’on repousse quand ils cherchent une place. Malgré tout ils tiennent, parce qu’ils ont fabriqué des stratégies de survie en milieu qu’ils vivent comme hostile, et ces stratégies les maintiennent juste assez haut pour continuer la scolarité, même si continuer ressemble parfois à traverser un couloir de vent de face.

    Le malentendu, c’est que l’institution confond parfois comportement et intention, et que l’élève confond parfois cadre et rejet. Alors chacun lit l’autre à travers sa fatigue, et la fatigue est un très mauvais traducteur, elle simplifie, elle rigidifie, elle rend tout binaire, et l’on finit par traiter le symptôme en oubliant la cause. Mon bureau arrive à ce moment là, pas comme une baguette magique, plutôt comme une table où l’on peut enfin poser ce qui déborde, puis le nommer, puis tenter de le remettre à une taille vivable.

    Élèves à friction, quand le cadre scolaire devient un milieu hostile

    J’ai fini par préférer l’expression élèves à friction parce qu’elle dit le frottement sans coller une étiquette. Elle dit que quelque chose accroche entre une singularité et une forme scolaire, et elle laisse la place à l’idée la plus importante, ce n’est pas la valeur de l’élève qui est en cause, c’est son ajustement au cadre, ce qui n’est pas la même chose. En entretien individuel ils peuvent être étonnants, avec une maturité réelle, une aisance de parole, une intelligence pratique, des connaissances qui ne ressemblent pas toujours aux connaissances scolaires mais qui sont solides, et je sors parfois de l’échange avec ce sentiment un peu embarrassé d’avoir rencontré quelqu’un qui pourrait être très à l’aise dans le monde, puis je retrouve le lendemain la trace des difficultés dans la salle 205, et je me dis que l’école parle une langue qu’ils comprennent mais qu’ils ne savent pas parler.

    À ce moment là il y a souvent dans le bureau un témoin silencieux, Solo, mon chat, petit chat norvégien noir gris blanc, présent sans bruit avec ce talent félin pour occuper l’angle exact où personne n’ose le déloger. Il ne prend pas parti, il ne juge pas ouvertement, il regarde avec cette neutralité implacable qui semble dire que les humains inventent des labyrinthes puis s’étonnent de s’y perdre, et l’élève le remarque parfois, puis se détend d’un cran, parce qu’un chat dans un bureau d’autorité rappelle que la vie déborde toujours les procédures, ce qui est une excellente nouvelle pour un adolescent, et une hygiène mentale acceptable pour un proviseur.

    Autorité éducative, recadrer sans humilier, écouter sans céder

    Mon bureau n’est ni un confessionnal, ni un ring, ni une scène où l’on rejoue la guerre contre l’école. Je suis là pour entendre puis je suis là pour tenir le cadre, parce que le cadre protège les autres élèves, protège les adultes, finit aussi par protéger celui qui déborde, même s’il ne le croit pas sur le moment. Entre l’écoute et l’injonction il y a un art du dosage, et ce dosage est rarement spectaculaire, il est plutôt répétitif, précis, un peu ingrat, et pourtant indispensable.

    Sanction, réparation, responsabilité, trois mots qui changent tout

    Je pose des règles non négociables, je parle de respect, je parle de réparation quand il y a eu débordement, et je le fais sans théâtralité parce que la théâtralité excite la friction au lieu de l’apaiser. Je dis aussi que je crois en leur capacité à tenir, et j’ajoute que tenir ne veut pas dire serrer les dents jusqu’à juin, cela veut dire apprendre à se gouverner, ce qui est plus exigeant, plus durable, plus digne. Parfois je m’entends parler et je me dis que le garçon que j’étais aurait levé les yeux au ciel avec un talent certain, puis je me rappelle que lever les yeux au ciel n’a jamais fait avancer un élève, pas même moi.

    Ils reviennent souvent, et je finis par reconnaître leur démarche dans le couloir, ce qui n’est pas un super pouvoir, c’est une routine de proviseur donc une compétence assez peu glamour, même si je pourrais tenter de la vendre comme une intuition pédagogique de haut niveau lors d’un entretien de carrière. Il m’arrive de me demander, avec une mauvaise foi douce que je m’accorde pour respirer, si certains ne se font pas mettre dehors pour venir regarder ma collection Star Wars, comme si la punition était devenue une visite guidée, et cette idée me fait sourire parce qu’elle dit en creux quelque chose de plus vrai, ils viennent aussi chercher un endroit où la gravité est stable, alors que dans une classe la gravité est humaine, changeante, susceptible.

    Solo, lui, ne s’intéresse pas à Dark Vador, ce qui est une preuve de caractère, et peut être aussi une façon de me rappeler que je suis proviseur, mais que je ne suis pas l’Empereur. Il inspecte, il s’assied avec ce sérieux tranquille des chats nordiques qui ont décidé que le monde était leur salon, puis il s’en va, et cette indifférence remet l’autorité à sa juste place, une fonction, pas une identité.

    Du kit de survie au kit de navigation, aider l’élève à tenir dans la durée

    Le kit de survie est utile parce qu’il faut d’abord tenir demain matin à huit heures, entrer dans la salle, s’asseoir, se taire au bon moment, demander la parole, supporter la frustration, différer. Pour certains élèves ce n’est pas une évidence, ce n’est pas une paresse, ce n’est pas un caprice, c’est un apprentissage coûteux, et l’école ne devrait pas rougir de le nommer ainsi.

    Mais je ne peux pas m’arrêter au kit de survie parce que survivre n’est pas vivre. Alors j’essaie de fabriquer un kit de navigation, une boussole pour repérer ce qui déclenche, une phrase de secours pour demander une pause avant l’explosion, une manière de réparer après, un point d’appui adulte stable qui évite l’éternel scénario de la crise puis du silence puis de la crise suivante. Cela demande du temps, cela demande de la constance, cela demande une forme de précision relationnelle, et cela ne ressemble jamais à un miracle, pourtant quand cela prend on voit quelque chose bouger, pas forcément les notes, pas forcément d’un coup, mais la dignité de l’élève, sa capacité à ne plus être prisonnier de son rôle, sa capacité à tenir une place sans se détruire.

    Repérer les déclencheurs, demander une pause, apprendre à réparer

    Je cherche avec eux ce qui fait basculer, ce qui échauffe, ce qui humilie, ce qui donne l’impression d’être attaqué, puis je cherche avec eux une sortie de secours qui ne soit pas une fuite. Une phrase simple, un signal, un passage par la vie scolaire, un retour au calme, une réparation claire, et surtout une idée à tenir, on peut faire mieux que la répétition des mêmes scènes, et on peut le faire sans se trahir.

    Climat scolaire, relation adulte élève, et ce que le temps rend

    Ce qui me touche, c’est qu’après leur scolarité ces élèves sont souvent reconnaissants. Sur le moment ils peuvent être épuisants, imprévisibles, parfois injustes dans ce qu’ils disent des adultes, et je le comprends sans l’excuser parce que l’adolescence est une période où l’on manque de mots puis où l’on compense par des gestes trop grands. Quelques années plus tard ils écrivent, ils saluent, ils reviennent, et ils disent merci, non pas parce que je les aurais sauvés, je n’ai pas ce romantisme là, mais parce que je les ai pris au sérieux, parce que je les ai écoutés sans les flatter, parce que je leur ai parlé comme à quelqu’un qui peut apprendre à se gouverner.

    J’ai gardé le contact avec certains d’entre eux, et cela me fait toujours un drôle d’effet de constater qu’ils ont aujourd’hui passé la quarantaine, qu’ils ont parfois des enfants au lycée, et qu’ils me parlent avec une tendresse légère de ce temps où l’école était pour eux une lutte quotidienne. Ce renversement du temps a quelque chose de mélancolique, parce qu’il rappelle que les années de scolarité semblent longues quand on les vit, mais qu’elles deviennent ensuite une poignée de souvenirs, et parfois un seul adulte qui reste dans la mémoire, ce qui est une responsabilité intimidante, et qui explique peut être pourquoi je garde mon humour comme on garde une lampe de poche.

    L’école est normative, et c’est à la fois son défaut et sa qualité. Elle a fait progresser le niveau culturel général, elle a permis la massification, elle a rendu l’analphabétisme marginal au regard de ce qu’il était il y a quelques décennies, et je refuse de cracher sur cette réussite collective parce qu’elle a changé des vies. Mais la norme a un prix, et ce prix se paie souvent sur le dos de ceux qui n’entrent pas naturellement dans la forme scolaire, ceux dont l’intelligence ne sait pas encore parler la langue de la méthode, de l’écrit, de l’attente, de la frustration, et qui se retrouvent à survivre là où d’autres vivent.

    Avec le temps, je mesure que l’entretien chez le proviseur n’est pas seulement un moment d’autorité, c’est parfois une première minute de calme. Alors mon ambition, quand ils s’assoient dans mon bureau, est assez simple, et elle n’a rien d’un miracle, elle ressemble plutôt à un travail d’horloger. Je les aide à passer de la survie à la navigation, parce que survivre dans l’école ne suffit pas, et naviguer c’est apprendre à lire les courants, à repérer les moments où l’on déraille, à demander de l’aide avant l’explosion, à réparer après, et à se construire une dignité qui ne dépend pas du regard du groupe.

    Et puis il y a la confidence, celle qui donne sa couleur à tout le reste, j’ai été, je suis, et je resterai un élève attachant à friction. Je connais de l’intérieur cette sensation d’être trop vif pour le cadre, trop impatient pour le rythme, trop bavard pour le silence, et je sais aussi que l’autodérision est parfois la seule façon élégante de ne pas se prendre au sérieux quand on porte pourtant une fonction sérieuse, ce qui est un luxe qu’on devrait inscrire dans les textes officiels, ne serait ce que pour la santé mentale de ceux qui les appliquent.

    Je vous livre même un souvenir, à garder pour vous, parce qu’il m’explique mieux que bien des théories. Mon professeur d’allemand avait écrit sur mon bulletin, avec une ironie très propre, « au moins un touriste aurait pris des photos », et je crois que j’étais pour lui encore moins qu’un touriste, ce qui est une performance rare quand on est adolescent, surtout quand on ne parle pas allemand et qu’on a déjà du mal à parler le langage de la classe. Alors quand je dis « Je vous écoute » à un élève à friction, je ne le dis pas seulement comme proviseur, je le dis aussi comme ancien élève qui sait qu’on peut traverser l’école en se sentant de trop, puis devenir un adulte qui aide d’autres élèves à ne pas se sentir de trop, et je le dis enfin avec un sourire un peu tordu, parce qu’à défaut de photos j’ai fini par garder des souvenirs, puis j’en ai fait des chroniques.

    Questions fréquentes

    Pourquoi un élève peut il devenir indiscipliné au lycée

    Parce que l’indiscipline peut être une stratégie de survie quand l’élève n’a pas d’autre manière de tenir face au groupe, face à la frustration, face à la honte, face à l’impression d’être toujours à côté. Cela n’excuse pas, mais cela aide à comprendre, et comprendre permet de recadrer avec plus de précision, donc avec plus d’efficacité.

    Que fait un proviseur quand un élève arrive en entretien

    Il doit écouter pour que la parole se pose, puis il doit cadrer pour que l’école reste un lieu où les autres peuvent apprendre, et il doit conclure avec un chemin praticable, concret, immédiat, qui évite le scénario de la prochaine explosion. L’entretien n’est pas une parenthèse, il doit devenir un point d’appui.

    Comment recadrer un élève difficile sans l’humilier

    En disant clairement deux ou trois règles non négociables, calmement, sans menace, sans théâtre, puis en distinguant le comportement de la personne, et en ouvrant une possibilité de réparation. L’élève doit comprendre ce qui est interdit, mais il doit aussi sentir qu’il n’est pas réduit à son dernier débordement.

    Que signifie élève à friction dans cette chronique

    C’est une manière de nommer le frottement entre une singularité et une forme scolaire, sans faire de l’élève une étiquette. Ce mot sert à dire que le cadre peut être vécu comme hostile, et que l’enjeu n’est pas de survivre jusqu’à juin, mais d’apprendre à naviguer dans l’école sans s’y abîmer.