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  • La méthode Singapour

    La méthode Singapour

    Entre chimère et réalité, ou l’excellence quand elle se paie le soir


    Il est des mots que l’on prononce comme on tiendrait une amulette contre le désordre du monde et Singapour est de ceux-là, un mot net presque clinique qui rassure celles et ceux qui dans la nuit administrative cherchent la lumière stable d’un tableau de bord, et je comprends cette tentation parce que moi aussi je connais cette joie un peu honteuse quand une courbe monte et que l’on croit tenir l’école comme on tient un volant, pourtant derrière la vitrine d’une excellence millimétrée il y a une réalité plus rugueuse, une école qui continue après l’école, une pression sociale qui se glisse jusque dans les soirées, et un système qui n’a pas renoncé à garder dans son arsenal disciplinaire la possibilité du châtiment corporel, et à partir de là la question n’est plus seulement celle des résultats mais celle de la définition du lien adulte enfant que l’on accepte.

    Version vidéo, moins de cinq minutes, pour entrer dans la chronique avant de lire.

    Une page officielle et ma colère très polie

    Je tombe sur une page officielle impeccable, publiée en mars 2024 puis retouchée en juillet 2024, qui me dit avec un sourire de papier glacé « si Singapour réussit, nous le pouvons aussi », et je sens monter cette irritabilité douce que je connais bien, celle des gens qui aiment l’école et qui n’aiment pas qu’on leur vende l’école comme un meuble en kit, parce que la page explique très bien une approche didactique respectable, du concret vers l’imagé puis l’abstrait, de la verbalisation, de la résolution de problèmes, de la métacognition, et même du plaisir en mathématiques, et je n’ai aucune envie de me moquer de cela, au contraire, ce sont des principes sérieux qui méritent mieux que les caricatures, mais au milieu de cette démonstration élégante se glisse une opération plus dangereuse, celle qui consiste à transformer un écosystème national en mode d’emploi universel, et à confondre un sommet mesuré avec une histoire entière.

    Je laisse ici le lien pour que chacun voie de quoi je parle, et pour que l’on reste honnêtes jusqu’au bout, parce qu’une chronique n’est pas un procès et parce qu’une colère n’est acceptable que si elle accepte de montrer l’objet qui l’a déclenchée.
    info.gouv.fr, Mathématiques « si Singapour réussit, nous le pouvons aussi »

    Le tableau de bord et mon vice très moderne

    Ce matin j’ai allumé mon ordinateur au lycée et je m’attendais à tomber sur un message d’un collègue ou sur une urgence aussi banale qu’inévitable, et j’ai eu mieux, un tableau de bord qui clignote avec l’assurance froide des choses qui se croient objectives, cela classe cela trie cela compare cela promet qu’avec trois indicateurs bien choisis et deux courbes bien orientées on finira par dompter le vivant comme on gère un stock, et je souris de me voir si docile devant une cellule verte parce que je suis proviseur donc je devrais être vacciné contre les mirages, et pourtant je sais aussi à quel point le chiffre est reposant quand tout le reste bouge, parce qu’un score ne pleure pas et un score ne conteste pas et un score ne se décourage pas, il reste là impeccable et il donne l’illusion qu’on tient l’école d’une main ferme.

    C’est dans cet interstice de fatigue et de désir d’ordre que le mot Singapour arrive souvent, on dit méthode de Singapour en croyant parler pédagogie et on parle aussi d’un pays qui triomphe dans les classements, et comme nous sommes des gens raisonnables nous faisons glisser ce triomphe vers une morale puis vers une injonction, et nous oublions doucement que le résultat n’est pas le chemin et que l’élève n’est pas une moyenne.

    PISA photographie des élèves et nous rêvons d’une nation entière

    Il faut se souvenir que PISA est un objectif au sens photographique du terme, il saisit une population définie d’élèves de quinze ans scolarisés avec une méthode robuste, et cette robustesse ne change rien à une évidence simple, la photographie ne raconte pas toute une génération avec ses marges et ses absences et ses sorties de route et ses invisibles, et cette remarque ne vise pas à disqualifier la photo parce qu’elle est précieuse, elle vise seulement à nous obliger à la modestie quand nous transformons un cliché en fable, et quand nous disons en réunion Singapour comme si nous avions compris tout un pays en regardant un tableau.

    Les résultats sont très élevés et l’OCDE rappelle par exemple qu’en mathématiques une part très importante des élèves singapouriens atteint les niveaux les plus hauts, mais ce chiffre, aussi impressionnant soit-il, ne dit rien de ce que l’on a dû organiser socialement pour qu’il devienne la norme vécue.
    OCDE, PISA 2022, note pays Singapour

    Le crépuscule qui ne vient jamais, l’école après l’école

    Si l’on veut comprendre ce qui se cache derrière l’excellence singapourienne il faut regarder le mécanisme le plus concret et le plus massif, celui de l’école après l’école, cette seconde journée qui ne figure pas dans les podiums mais qui pèse dans les sacs et dans les soirées, et qui finit parfois par coloniser même ce moment où l’on devrait enfin ne plus être évalué, parce que le soutien privé et la tuition ne sont pas un simple détail de confort mais une couche structurante, visible jusque dans les dépenses des ménages qui identifient un poste dédié à ces cours, ce qui dit sans emphase que ce n’est pas une exception et que ce n’est pas un caprice marginal.

    Je renvoie ici à la statistique publique elle-même, parce qu’elle a cette beauté froide des documents qui ne cherchent pas à convaincre et qui finissent pourtant par parler très fort.
    SingStat, Household Expenditure Survey 2023, infographie PDF

    Alors la journée d’un lycéen singapourien prend une texture particulière, il y a d’abord le jour officiel avec l’uniforme et la rigueur et les cours serrés et les évaluations et les devoirs, et puis quand la cloche a sonné et que nous croyons naïvement que la jeunesse respire, commence une autre journée plus feutrée plus payante plus répétitive, celle des centres de tuition où l’on recommence et où l’on consolide et où l’on sécurise, et l’on n’y travaille pas seulement pour comprendre parce qu’on y travaille pour ne pas perdre sa place, et l’on n’y travaille pas seulement pour apprendre parce qu’on y travaille pour ne pas décevoir, et c’est là que l’excellence se fabrique aussi, dans des heures invisibles qui s’ajoutent aux heures visibles et qui donnent au système une puissance qu’un simple manuel ne peut pas expliquer.

    Solo mon chat norvégien noir gris blanc ne lit pas les rapports et c’est peut-être pour cela qu’il est si utile, il regarde les épaules et il regarde les gestes et il sait reconnaître cette fatigue propre à une course sans ligne d’arrivée, et je le vois parfois s’étirer sur mon bureau comme s’il voulait me rappeler que l’intelligence a besoin de silence autant qu’elle a besoin de travail, et que l’on peut finir par apprendre très bien tout en oubliant comment on respire.

    Kiasu, la peur de rater comme atmosphère sociale

    Pour dire cette pression Singapour a un mot qui circule partout et qui est presque devenu une manière de se comprendre soi-même, kiasu, un terme hokkien que l’on traduit par la peur de perdre ou la peur de rater ou la peur de se faire doubler, et ce n’est pas seulement une curiosité linguistique qu’on brandit pour faire exotique dans une conversation, c’est une manière d’habiter la vie sociale quand la place est perçue comme fragile et quand l’on apprend très tôt qu’elle se défend en permanence, et qu’un relâchement même minuscule peut coûter plus qu’une mauvaise note, il peut coûter un rang un avenir une image, et quand cette peur devient un moteur collectif elle ne se contente pas de pousser au travail, elle pousse à l’hypervigilance et elle fabrique un perfectionnisme qui ne sait plus très bien s’arrêter.

    Je n’écris pas cela pour coller une étiquette psychologique sur un pays, je l’écris parce que ce mot aide à comprendre pourquoi l’école après l’école devient normale, et pourquoi la soirée se transforme en temps de consolidation anxieuse, et pourquoi l’erreur cesse d’être une étape utile pour devenir une faute sociale, et si l’on veut une référence académique qui traite explicitement du kiasu comme « fear of losing out » on peut lire ce travail en libre accès qui rappelle combien ce terme est associé à l’identité singapourienne et à ses logiques compétitives.
    Singapore Management University, recherche sur le kiasu, PDF

    À ce stade, les indicateurs de vécu deviennent plus parlants que les seuls podiums, parce qu’ils disent quelque chose de la manière dont une jeunesse habite la réussite au lieu de seulement la produire, et PISA lui-même a travaillé sur ces dimensions de bien-être et d’anxiété face aux tests, et même si ces données ne suffisent jamais à expliquer une société, elles suffisent à rappeler qu’un score n’est jamais gratuit.
    OCDE, PISA 2015, Volume III Students’ Well-Being, PDF

    La frontière de la violence, quand la canne reste possible

    Et puis il y a le point qui pour moi change le décor sans que j’aie besoin d’en rajouter, à Singapour le châtiment corporel demeure une possibilité officielle dans le cadre disciplinaire scolaire, codifiée, présentée comme un dernier recours et réservée aux garçons, et je peux entendre toutes les précautions et toutes les nuances et je sais que la plupart des adultes n’entrent pas dans un établissement avec le désir de faire mal, pourtant le fait décisif est ailleurs, la violence physique n’est pas bannie par principe, et quand une société conserve cette option elle admet qu’à certains moments l’autorité peut entrer dans la chair, et même si le geste est rare la possibilité légale pèse parce qu’une menace officielle est une présence, elle change l’air et elle change la définition de ce qui est acceptable.

    Je renvoie ici à la page officielle du ministère singapourien de l’éducation, parce que je préfère les textes sobres aux rumeurs, et parce qu’une chronique mordante doit rester exacte.
    MOE Singapore, Discipline, mention du caning comme dernier recours

    Je n’écris pas cela pour donner des leçons depuis mon bureau mayennais et je sais très bien que nous avons nos propres violences parfois plus sourdes plus administratives plus humiliantes à force de paperasse, mais je crois qu’il faut oser dire une chose simple, une école exigeante peut élever et peut protéger en même temps, elle peut sanctionner sans humilier et elle peut transmettre sans dresser, et à partir du moment où le châtiment corporel n’est pas interdit par principe on se rapproche d’une autre grammaire, celle où l’obéissance devient une fin et où l’enfant risque de comprendre que la peur du coup vaut parfois mieux que la joie d’apprendre.

    Ce que l’on importe vraiment quand on importe un modèle

    Le système singapourien sait d’ailleurs que le coût existe, et il met en avant des programmes liés au bien-être et à la santé mentale intégrés au curriculum, ce qui dit quelque chose de très moderne, un pays peut être excellent et devoir en même temps apprendre à amortir les effets de son excellence, et nous pendant ce temps nous rêvons d’un kit et d’un manuel et d’une solution prête à l’emploi parce que nous aimons les réponses simples quand l’école nous fatigue, mais vouloir importer Singapour sans regarder l’ombre qui l’accompagne c’est vouloir la façade en fermant les yeux sur la charpente, et c’est surtout risquer de préférer un ordre qui rassure les comptables à une humanité qui protège les enfants.

    Je me méfie de mes propres emballements littéraires et je sais que je peux faire des phrases trop longues quand je m’énerve doucement, pourtant je crois qu’on peut tenir une idée claire, la réussite d’une éducation ne se mesure pas seulement à la hauteur des courbes sur un graphique, elle se mesure aussi à la sérénité du regard que l’enfant pose sur son propre avenir, et tant que l’excellence se paiera de la peur au ventre elle restera une idole brillante et froide, très efficace pour les tableaux et insuffisante pour les vies, et Solo vient de quitter mon bureau comme s’il voulait signifier que la conclusion est assez longue et que le silence doit reprendre ses droits.

    Encadré documentaire, repères vérifiables et liens

    1. Le récit officiel français qui sert de déclencheur à cette chronique
      info.gouv.fr, Méthode de Singapour, si Singapour réussit, nous le pouvons aussi
    2. PISA 2022, Singapour, niveau de performance très élevé en mathématiques
      OCDE, PISA 2022, note pays Singapour
      OCDE, Country Note Singapour, PDF
    3. Ce que PISA mesure, élèves de quinze ans scolarisés, et logique d’échantillonnage
      OCDE, PISA 2022, population cible et définition des écoles
    4. École après l’école, poste de dépense public sur les cours privés
      SingStat, Household Expenditure Survey 2023, infographie PDF
      SingStat, page de publication HES 2023
    5. Kiasu, fear of losing out, référence académique en libre accès
      Singapore Management University, recherche sur le kiasu, PDF
    6. Bien-être et anxiété face aux évaluations, repères PISA
      OCDE, PISA 2015, Volume III Students’ Well-Being, PDF
    7. Cadre disciplinaire à Singapour, caning comme dernier recours selon le ministère
      MOE Singapore, Discipline
    8. Santé mentale à l’école, présentation officielle du programme
      MOE Singapore, Mental Health

    Note, ces sources documentent des cadres et des indicateurs, elles éclairent un contexte, elles ne suffisent pas à établir une causalité unique mais elles attestent des réalités institutionnelles et des marqueurs de vécu qui complètent utilement la lecture des seuls classements.