Les Suricates et le Théâtre du Rocher

Gravure satirique en noir et blanc d’une ruche école avec suricates, serpent au rocher, paons communicants, héron journaliste, mouette à clics et caméras de surveillance

Le Serpent, le Pansement et la Jambe de bois

Vidéosurveillance collège, Les Suricates et le Théâtre du Rocher. Pendant que certains agitent le rocher, d’autres tiennent la Ruche. Les suricates, ces principales et principaux de collège qui portent la communauté à hauteur d’enfant, savent une chose que les effets de vitrine oublient vite, l’âme d’un établissement n’est pas dans ses murs, elle est dans celles et ceux qui y apprennent et y grandissent. Une fable sur le bruit, le froid, et le vivant.

La fable

Dans nos provinces humides en cette saison, il est une coutume aussi vieille que les murs des Ruches publiques. Les Suricates s’y épuisent à tenir debout ce qui menace sans cesse de se fendre. Ces bêtes-là sont d’une noblesse qui force le respect, non parce qu’elles portent des médailles, mais parce qu’elles portent du vivant sur de frêles épaules. Le Suricate est celui qui dit bonjour quand tout le monde grogne, celui qui dit au revoir quand les autres ont déjà disparu dans le parking, celui qui glisse un « comment vas tu ? » quand il voit qu’un élève marche moins droit que d’habitude. Il ramasse les morceaux quand le lien se déchire, il colmate les brèches avec de l’humain et du verbe. Il s’use la santé à protéger les petits contre les vents mauvais du dehors.

Le projet de l’école, c’est l’élève

Et surtout, il ne l’oublie jamais, le projet de l’école, c’est l’élève, pas ses murs, pas ses serrures, pas le ruban d’inauguration.

Les principales et principaux de collège, ces Suricates qui veillent, font que tout tienne. Ils tiennent le cap quand ça tangue, ils tiennent la communauté quand elle s’éparpille, ils portent l’inquiétude des familles sans la transformer en peur. Ils absorbent les colères sans les rendre, ils vivent au milieu des vies, à l’endroit exact où les discours ne servent plus à rien et où il faut une décision humaine, tout de suite, avec des conséquences, avec des visages, avec des lendemains. L’âme d’un collège, ce n’est pas un bâtiment, c’est sa communauté humaine. Une Ruche n’existe pas par ses murs, elle existe par ce qu’on y apprend, par ce qu’on y devient, par la confiance qu’on y construit.

Au-dessus de cette mêlée laborieuse règne le Serpent du rocher. C’est un animal à sang froid qui confond la vie avec une ligne budgétaire. Il n’aime pas la réalité parce qu’elle est sale et complexe, il préfère la pureté des annonces, la netteté des chiffres, le brillant des dispositifs vitrine. Un matin, sans descendre de son promontoire et sans avoir daigné croiser le regard d’un seul Suricate, il siffla le début d’une ère nouvelle.

Le rocher adore ce qui se voit, le terrain a besoin de ce qui tient

Le Serpent décréta l’arrivée des Surveillants virtuels aux abords de toutes les Ruches. Il ne s’agissait pas de réparer les toitures ni de renforcer les portes fatiguées qui cèdent au moindre coup d’épaule le samedi soir. Non, le Serpent voulait du spectaculaire, il voulait planter devant chaque grille des pylônes d’enregistrement, de froids monolithes de métal capables de regarder longtemps sans comprendre. Pour justifier ce grand geste, il parla d’un souvent, un souvent brumeux et commode, il évoqua des trafics et des rackets décrits comme fréquents, que nul Suricate, en ouvrant ses prises de notes, ne retrouvait dans ces lieux pourtant connus pour autre chose, la double file des parents en voiture, le bus qui éternue, l’élève qui court parce qu’il a oublié son sac et le Suricate qui dit bonjour même quand il a déjà dit bonjour cent fois.

Quand on n’a pas de faits, on fabrique du climat

Les Suricates tentèrent de murmurer que le danger n’était pas là. Ils expliquèrent que les intrus viennent le week end quand la Ruche dort, que l’effraction est un rendez-vous avec le vide que ces boîtiers muets ne serviraient qu’à filmer l’impuissance. Ils répétèrent, avec la patience de ceux qui vivent dedans, qu’ils ne demandaient pas un théâtre du trottoir, mais des dispositifs anti-intrusion pendant les fins de semaines et les vacances, des accès solides, des portes qui tiennent, des alarmes fiables, des délais d’intervention, du concret. Ils le dirent sans colère, comme on dit une évidence pratique, que la surveillance dehors ne protège pas un bâtiment vide, elle constate après coup un enregistrement n’a jamais empêché un frelon asiatique d’entrer dans la ruche.

Une caméra, c’est un souvenir, une porte qui tient, c’est une prévention

Le Serpent, lui, n’écoute pas les mammifères. Il convoqua une conférence de presse. Les Paons de la communication arrivèrent les premiers, ils redressèrent le pupitre, lustrèrent les mots, repassèrent le souvent jusqu’à le rendre présentable, installèrent la scène comme on installe un décor, avec cette conviction tranquille que la lumière vaut mieux que la réalité.

Le Serpent parla de stratégie, de sécurisation périmétrique, d’implémentation passive à haute visibilité. Les Paons adorèrent, plus c’est long, plus ça fait sérieux, plus ça fait sérieux, plus ça passe. Le Suricate comprit qu’on allait poser des boîtiers coûteux pour que ça se voie, surtout. Le Serpent promit une objectivation a posteriori en cas d’incident, les Paons sourirent, l’idée était belle, on ne promettait pas d’empêcher, on promettait de constater proprement.

En face, il y avait des journalistes. La plupart étaient des Hérons, de ceux qui ne s’excitent pas sur le décor, qui attendent le fait, qui regardent longtemps, qui notent sans trembler et qui finissent par poser une question simple, celle qui traverse la langue de bois comme un clou traverse un ruban. Et puis il y avait parfois une ou deux Mouettes, bruyantes, pressées, attirées par ce qui claque, prêtes à transformer une information en machine à clics, quitte à emporter dans leur cri la nuance, le terrain et les Suricates qui travaillent.

Le Serpent annonça un dialogue constructif pour ajuster les implantations après la décision. Le Suricate traduisit sans effort. Je décide, je signe, je bétonne et ensuite je vous consulte pour la couleur du ruban d’inauguration.

Décider d’abord, consulter ensuite, ce n’est pas gouverner, c’est décorer

Les pylônes furent donc érigés, ils se dressèrent, arrogants et inutiles, devant les Ruches. Ce sont des Surveillants virtuels sans cœur qui ne disent ni bonjour, ni au revoir, ni « comment vas tu ? ». Ils avalent des images avec une boulimie stupide, ils ne consolent pas, ils ne préviennent pas, ils ne désamorcent pas. Ils ne protègent pas une porte le dimanche, ils enregistrent, ils se taisent, avec cette politesse glacée des choses qui ne vivent pas.

Le vivant ne se sécurise pas, il s’accompagne.

Et ce qui devait arriver arriva.

Un dimanche de pluie battante, alors que la Ruche était vide, les frelons asiatiques arrivèrent. Ils ne viennent pas discuter, ils viennent piquer. Ils connaissent les angles morts, ils repèrent les faiblesses, ils entrent là où ça cède, une porte arrière fatiguée, un accès secondaire. Les Surveillants virtuels, braqués sur le parvis désert, enregistrèrent le vide avec zèle. Et ceux qui virent passer l’ombre vibrante ne firent rien, évidemment. Ils ne hurlèrent pas, ils n’appelèrent pas, ils ne chassèrent pas. Ils n’ont ni instinct ni ailes. Ils se contentèrent d’écrire des zéros et des uns sur un serveur pendant que la Ruche se faisait entamer.

Ils ont tout vu, ils n’ont rien empêché.

Le lendemain, devant le désastre, le Serpent revint, non pour s’excuser, mais pour lancer sa fameuse concertation sur l’usage du dispositif déjà installé. Il parlait avec le calme haut perché du promontoire, celui qui voit surtout qu’on le regarde et qui appelle ça écouter quand tout est déjà trop tard., celui qui croit qu’écouter est un supplément, un geste de politesse tardif, une pommade sur une méthode absente.

C’est là que Solo intervint.

Le chat norvégien noir gris et blanc était assis sur le muret, les yeux mi clos, contemplant la scène avec la sérénité de ceux qui n’attendent plus rien des conférences. Il étira ses griffes, jeta au Serpent un regard de mépris calme et lâcha d’une voix traînante cette phrase qui fit taire tout le monde. « La concertation après la décision, c’est se moquer du monde. C’est poser un pansement sur une jambe de bois, et demander à la jambe de remercier le pansement. »

Les Suricates ne dirent rien, ils n’avaient pas envie d’applaudir, ils avaient envie de protéger. Ils retournèrent à leurs clés, à leurs alarmes, à leurs rondes mais surtout à leurs élèves, à leurs « bonjour » et à leurs « au revoir », et à ce travail sans vitrine qui consiste à tenir une Ruche debout.

Ils ne tiennent pas des murs, ils tiennent des destins.

Morale

Le Serpent croit gouverner en installant du froid, il aime les dispositifs qui ne parlent pas, il s’imagine que le vivant se pilote comme une ligne de budget. Les Suricates, eux, gouvernent à hauteur d’enfant. Ils tiennent la paix, l’apprentissage, l’orientation et cette chose obstinée qui s’appelle grandir, avec trois outils qui ne figurent dans aucune brochure, la présence, la parole et le bonjour répété même quand la journée mord, ce bonjour qui dit à l’élève je t’ai vu et tu comptes. Qu’on se le dise, l’école ne se défend pas en agrandissant l’ombre, elle se défend en agrandissant la confiance, un regard après l’autre, une règle expliquée après l’autre, jusqu’à ce que le vivant tienne.

Le Serpent laisse des enregistrements, les Suricates laissent des trajectoires.

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