Une journée qui commence bien. Et puis… bim

Proviseur à son bureau, costume sombre et cravate rouge, face aux imprévus d’une journée de lycée, tandis que Solo regarde tranquillement par la fenêtre.

Il suffit parfois d’une panne de réseau, d’un peu de vapeur, d’un syndic de copropriété et d’un problème qui n’existe pas encore pour vérifier que Murphy connaît parfaitement le fonctionnement d’un lycée. Heureusement, Kidlin et Pareto ne sont jamais très loin. Ils n’empêchent rien. Ils nous aident seulement à conserver une apparence de maîtrise, ce qui est déjà beaucoup.

Une journée qui commence bien

Ce matin-là, tout avait bien commencé.

C’est toujours suspect.

Le ciel était raisonnablement bleu, le café encore chaud et aucun événement ne semblait devoir justifier l’ouverture précipitée d’une cellule de crise. Les élèves entraient, les personnels prenaient leur service et le lycée s’éveillait avec ce mélange de bruit, de mouvement et d’imprévu contenu qui constitue sa respiration ordinaire.

J’ai même commis l’imprudence de penser que la journée serait calme.

Murphy a dû m’entendre.

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, Murphy est ce penseur majeur de nos existences quotidiennes auquel on attribue une loi assez simple. Tout ce qui peut mal tourner finira par mal tourner.

Il n’a jamais dirigé de lycée à ma connaissance mais il en possédait manifestement l’intuition profonde.

Les lecteurs qui souhaiteraient approfondir cette discipline exigeante pourront consulter cette réjouissante collection des lois de Murphy, également présentées comme les lois de l’emmerdement maximum. Ils y apprendront notamment que Murphy lui-même était probablement un optimiste.

Murphy entre dans le réseau

Murphy n’entre jamais avec fracas. Il ne pousse pas la porte du bureau en agitant un extincteur et en réclamant la présence du proviseur. Il procède par petites touches. Il choisit un câble, un serveur ou un équipement dont personne ne connaissait précisément l’existence jusqu’au moment où il cesse de fonctionner.

Ce matin-là, ce fut le réseau.

Bim.

Plus de connexion.

Et surtout plus d’accès à nos applications métiers de l’Éducation nationale.

Plus de PRONOTE.

Impossible de faire l’appel normalement.

Ce jour-là, la plaisanterie avait d’ailleurs cette saveur particulière des événements qui rencontrent un peu trop précisément l’actualité. Nous découvrions une fois encore à quel point nos établissements, devenus numériques jusque dans leurs gestes les plus ordinaires, peuvent soudain retrouver une forme de préhistoire administrative dès que les tuyaux cessent de transporter ce qu’on leur demande.

Les élèves étaient pourtant bien là. Les professeurs aussi. Les salles n’avaient pas disparu et les couloirs continuaient de remplir avec constance leur fonction de couloirs. Chacun pouvait constater de ses propres yeux que l’établissement existait encore.

L’informatique ne pouvait simplement plus le certifier.

Un élève présent sans PRONOTE devient alors une sorte de créature philosophique. On le voit, on l’entend et l’on sait parfois même qu’il n’a pas fait son travail mais le système refuse obstinément de reconnaître sa présence.

Première loi murphologique du lycée

Lorsque tous les élèves sont présents, l’outil chargé de constater leur présence choisit précisément ce moment pour devenir absent.

Corollaire
Une panne informatique survient de préférence le jour où le technicien informatique n’est pas dans l’établissement.

Ce qui était évidemment le cas.

Nous avons donc appelé l’autre lycée où notre technicien intervenait ce jour-là. Nous espérions naïvement qu’il pourrait abandonner quelques instants ses occupations pour venir ranimer notre réseau, lui parler doucement ou pratiquer sur le serveur les gestes de premiers secours que la pudeur technique interdit aux profanes.

L’autre lycée était lui aussi en panne.

Le technicien ne pouvait pas venir.

À ce niveau, il ne s’agissait plus d’un incident informatique. Nous entrions dans une forme nouvelle de coopération entre établissements. Nous ne partagions plus seulement des formations, des projets et quelques personnels. Nous mutualisions désormais nos catastrophes.

Deuxième loi murphologique du lycée

Lorsqu’un établissement tombe en panne, l’établissement voisin tombe avec lui afin que personne ne se sente abandonné dans le malheur.

Corollaire
Le réseau ne fonctionne plus mais le lien entre les établissements n’a jamais été aussi solide.

Quand la science prend l’air

La matinée aurait pu s’arrêter là. Elle disposait déjà d’un sujet principal, d’un problème de sécurité et d’un technicien retenu sur un autre front.

C’était oublier que Murphy possède le sens du rythme.

Il sait qu’un bon récit ne peut pas reposer sur une seule panne.

L’alarme incendie se déclencha.

Bim.

Dans un lycée, une alarme incendie ne prête pas à discussion. Elle sonne et tout le monde sort. Le chef d’établissement peut avoir un café à terminer, un appel important à passer et une relation personnelle compliquée avec les sons stridents. Il sort lui aussi.

Les élèves évacuent. Les personnels évacuent. Les professeurs comptent leurs classes avec les moyens dont ils disposent puisque PRONOTE repose toujours quelque part dans les limbes numériques.

La cour se remplit et chacun cherche à savoir si le bâtiment brûle vraiment.

Le bâtiment ne brûle pas.

C’est la science.

En préparant une expérience destinée aux élèves de SVT, les agents de laboratoire avaient produit davantage de vapeur que prévu. Celle-ci s’était élevée avec l’enthousiasme d’un phénomène enfin reconnu à sa juste vapeur et avait rencontré un détecteur qui n’avait reçu aucune formation particulière aux subtilités pédagogiques.

Le détecteur avait détecté.

L’alarme avait alarmé.

Le lycée avait évacué.

Tout le monde avait parfaitement rempli sa mission.

Troisième loi murphologique du lycée

Toute expérience scientifique suffisamment vivante finit par ressembler à un début d’incendie pour un détecteur consciencieux.

Corollaire
Quand la vapeur monte, le lycée descend.

Je pourrais prétendre que je suis resté parfaitement calme. Ce serait élégant, rassurant et légèrement arrangé pour la postérité.

Le calme du proviseur est parfois une composition artistique.

À l’extérieur, il ressemble à un homme qui maîtrise la situation. À l’intérieur, il ressemble davantage à un ordinateur vieillissant qui tente d’ouvrir simultanément dix-sept applications tout en lui demandant s’il souhaite vraiment continuer.

L’alarme finit par se taire. Chacun regagna le bâtiment. La vapeur se condensa, redevint sagement de l’eau et la science poursuivit son œuvre comme si elle n’avait pas provoqué l’évacuation générale quelques minutes plus tôt.

Je me remis au travail avec cette confiance fragile de l’homme qui pense avoir traversé l’essentiel.

Le proviseur, préfet du trottoir

Le téléphone sonna.

Le syndic de la copropriété voisine souhaitait me parler.

Il ne venait pas signaler une dégradation, une insulte ou un comportement violent. Les élèves étaient polis. Aucun propos déplacé n’était rapporté. Aucun incident particulier n’avait eu lieu.

Ils étaient simplement nombreux à se retrouver près de l’entrée de l’immeuble et certains s’asseyaient parfois sur les marches.

Ils ne faisaient rien de grave.

Ils étaient là.

Un adolescent assis sur une marche est un jeune qui attend.

Vingt adolescents assis sur les mêmes marches deviennent une question de gestion urbaine, de tranquillité résidentielle et peut-être bientôt d’aménagement du territoire.

Le syndic reconnaissait volontiers que les élèves étaient courtois. Il ne leur reprochait aucune agressivité. Il les trouvait seulement envahissants, ce qui est une manière polie de dire qu’il apprécierait qu’ils existent un peu plus loin.

La situation se déroulait dans la rue. Le lycée n’était propriétaire ni du trottoir, ni des marches, ni de l’air que les élèves respiraient à proximité.

Le proviseur n’en demeurait pas moins le responsable tout désigné.

Il faut reconnaître que je présente plusieurs circonstances aggravantes. Je dispose d’un bureau, d’un téléphone, d’une adresse électronique et d’une apparence générale laissant supposer que je peux régler les problèmes.

La cravate achève généralement de convaincre les indécis.

Quatrième loi murphologique du lycée

Tout élève visible à proximité d’un établissement relève spontanément, dans l’esprit du voisinage, de l’autorité du proviseur.

Corollaire
La rue appartient à la commune, les marches appartiennent à la copropriété et le problème appartient au chef d’établissement.

J’ai donc écouté la plainte et promis de rappeler aux élèves les règles élémentaires de respect de l’espace public et des accès privés.

Il ne s’agissait ni de nier la gêne ni de me transformer en préfet du trottoir.

Il fallait trouver cette position délicate qui consiste à reconnaître un problème sans revendiquer l’administration générale du quartier, fonction qui ne figure pas encore dans ma lettre de mission mais qui pourrait apparaître lors d’une prochaine réforme.

Le problème qui n’existe pas encore

À ce moment de la journée, Murphy avait déjà obtenu des résultats très honorables.

Le réseau était en panne. Le technicien ne pouvait pas venir. Une expérience de SVT avait provoqué l’évacuation du lycée. Le syndic de la copropriété voisine venait de me confier la régulation d’un morceau de rue.

J’estimais que le quota raisonnable de contrariétés était atteint.

C’est alors que je découvris le courrier d’un parent.

Bim.

Il ne concernait pas un incident qui s’était produit.

Ce serait beaucoup trop simple.

Il ne concernait pas davantage une difficulté en cours, un conflit naissant ou un fait qu’il aurait fallu vérifier.

Le parent souhaitait attirer notre attention sur un problème qui pourrait survenir dans l’hypothèse où certaines circonstances, qui n’étaient pas actuellement réunies, viendraient un jour à se produire.

Le problème n’existait donc pas.

Pas encore.

Il fallait néanmoins le régler avant qu’il n’existe afin d’éviter d’avoir à le régler s’il finissait réellement par exister.

Je ne me moque pas de l’inquiétude des parents. Elle est le plus souvent sincère et naît de ce sentiment très humain que l’on pourrait peut-être protéger son enfant de tout ce que la vie n’a pas encore inventé contre lui.

Il faut tout de même reconnaître que certains courriers font entrer le conditionnel dans nos bureaux avec la puissance d’un fait établi.

Le lycée ne doit plus seulement traiter ce qui arrive, ce qui vient d’arriver et ce qui risque raisonnablement d’arriver.

Il doit également prendre en charge ce qui pourrait éventuellement arriver si quelque chose d’autre arrivait auparavant.

Nous entrons alors dans la prévention métaphysique.

Cinquième loi murphologique du lycée

Tout problème qui n’existe pas encore devient urgent dès lors qu’un courrier en demande la résolution.

Corollaire
Plus un problème est hypothétique, plus il exige une réponse précise.

Je posai le courrier devant moi.

À gauche se trouvait la panne réelle.

À droite l’évacuation réelle provoquée par une vapeur bien réelle.

À proximité la plainte réelle du syndic au sujet d’élèves réellement assis sur de véritables marches.

Au-dessus de l’ensemble flottait désormais un problème éventuel qui n’avait pas encore eu la délicatesse d’exister mais qui réclamait déjà une solution.

Kidlin remet les problèmes à leur place

C’est à cet instant que la loi de Kidlin devint utile.

Cette formule, largement diffusée sur Internet, affirme qu’un problème clairement écrit est déjà à moitié résolu.

Je ne sais pas si la proportion est scientifiquement démontrée. J’ai connu des problèmes parfaitement écrits qui conservaient une remarquable capacité à ne pas se laisser résoudre. L’idée possède toutefois une vertu essentielle.

Elle oblige à nommer les choses.

Dire que tout va mal ne constitue pas une analyse.

C’est un soupir.

Le réseau est en panne et il faut organiser autrement l’appel.

L’accès aux applications métiers de l’Éducation nationale est interrompu et il faut distinguer ce qui peut attendre de ce qui ne le peut pas.

L’alarme a fonctionné normalement et il faut mieux anticiper les dégagements de vapeur lors de certaines préparations.

Les élèves ne commettent aucune faute disciplinaire mais leur présence en groupe peut gêner l’accès à l’immeuble voisin.

Le parent exprime une inquiétude sur un risque qui ne s’est pas réalisé et il convient de lui répondre sans transformer cette inquiétude en événement.

Ce ne sont pas les différents visages d’une catastrophe unique.

Ce sont des problèmes distincts qui appellent des réponses distinctes.

Loi de Kidlin appliquée au proviseur

Un problème clairement formulé cesse d’être une catastrophe générale et redevient un dossier particulier.

Corollaire
Tant que les problèmes restent empilés, ils semblent tous urgents.

Kidlin ne répare pas le réseau. Il ne rétablit pas les applications métiers, ne retient pas la vapeur et ne libère pas les marches de la copropriété. Il ne fait pas davantage disparaître les inquiétudes parentales.

Il remet seulement chaque chose à sa place.

C’est déjà considérable.

Et Pareto dans tout cela ?

Il reste Pareto.

Le principe de Pareto, souvent résumé par la règle des 20/80, constate qu’une faible proportion des causes produit fréquemment une grande partie des effets. Pour ceux qui souhaiteraient aller au-delà de ma version très personnelle, la fiche consacrée à la loi de Pareto par l’Office québécois de la langue française en donne une présentation claire et sérieuse.

Elle est moins drôle que les lois de Murphy mais Pareto avait probablement moins de problèmes de réseau.

Dans un lycée, le principe prend une forme légèrement différente.

Loi de Pareto appliquée au proviseur

Vingt pour cent des événements produisent quatre-vingts pour cent de la fatigue.

Corollaire
Les quatre-vingts pour cent restants attendent généralement le moment où le proviseur pense pouvoir enfin déjeuner.

Pareto invite surtout à ne pas accorder la même énergie à tout.

La sécurité de l’appel est prioritaire.

Le fonctionnement de l’alarme est essentiel.

La relation avec le voisinage mérite de l’attention.

L’inquiétude du parent doit recevoir une réponse.

Tout compte mais tout ne compte pas de la même manière, au même instant et avec la même intensité.

Quelques grammes de sérénité

C’est peut-être cela, finalement, diriger un établissement sous le regard de Murphy.

Accepter que le désordre arrive.

Écrire précisément ce qu’il contient.

Puis décider où placer son énergie, son temps et les quelques grammes de sérénité encore disponibles.

Le soir venu, je retrouvai Solo, chat norvégien noir, gris et blanc, profondément endormi près de l’ordinateur. Il ouvrit un œil, considéra l’être humain légèrement froissé qui venait de rentrer puis se rendormit aussitôt.

Il n’avait pas besoin de PRONOTE pour constater ma présence.

Murphy avait manifestement terminé sa journée.

Ou commencé son télétravail.

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