Le concert de petites cuillères

Illustration humoristique d’une cantine de collège des années 1970 où des élèves de 11 à 15 ans déclenchent un concert de petites cuillères autour de plats collectifs.

Le concert de petites cuillères appartenait à ce monde étrange où une cantine scolaire pouvait devenir, en quelques secondes, un orchestre de protestation alimentaire.

Il fut un temps où les cantines scolaires n’étaient pas encore des selfs. Avant les selfs et les commissions menus, il existait dans certaines cantines scolaires un instrument de protestation collective, la petite cuillère. Sur les tables en formica, elle savait transformer l’attente d’un plat, l’absence de frites ou une injustice de bout de table en soulèvement sonore.

On ne circulait pas avec son plateau, on ne choisissait pas entre deux entrées, on ne négociait pas intérieurement entre le yaourt nature et le fruit de saison. On s’asseyait à la table, on attendait et on mangeait ce qui arrivait. Plus exactement, on mangeait ce qui finissait par arriver jusqu’à vous.

C’était un autre monde.

La table attribuée pour l’année

Au collège Pierre Dubois, à Laval, une table nous était attribuée pour l’année. Ce n’était pas rien, une table attribuée pour l’année. Cela voulait dire une place, un territoire, une géographie fixe de la faim, du bruit, des alliances, des rivalités et des petites injustices quotidiennes.

Je ne sais pas qui composait ces tables. J’ignore quel esprit administratif, pédagogique ou vaguement machiavélique décidait de placer tel élève avec tel autre, tel grand avec tel petit, tel bavard avec tel silencieux, tel mangeur rapide avec tel rêveur lent. On nous expliquait, ou peut-être l’ai-je compris plus tard, que la théorie éducative voulait que les grands aident les petits.

C’était beau sur le papier.

Dans la réalité, les grands étaient placés au début de la table, du côté où les plats arrivaient. Les petits étaient au bout. Et l’on découvrait assez vite qu’entre le début et le bout d’une table, il pouvait y avoir tout un ordre du monde. Les grands recevaient le plat les premiers, ils se servaient, puis le plat avançait, il passait de main en main, perdait en volume, en chaleur, en générosité et parfois en dignité. Lorsqu’il arrivait enfin jusqu’aux petits, il ne restait pas toujours exactement ce que l’on aurait appelé une promesse d’abondance.

Nous étions censés apprendre la solidarité entre générations d’élèves. Nous découvrions surtout la hiérarchie de la fourchette.

Il y avait ceux qui voyaient arriver le plat plein, encore intact, presque majestueux. Et puis il y avait ceux qui voyaient arriver le même plat après passage par les puissances établies. A 11 ans, on ne parle pas encore d’inégalités de distribution, de position dominante ou de rapport de force symbolique. On regarde simplement le contenu diminuer à mesure qu’il se rapproche de soi, on comprend très vite et très bien, on ne sait pas encore le dire.

C’est très formateur, paraît-il.

La question métaphysique des frites

La cantine avait ses règles, ses rites, ses odeurs, ses brouhahas, ses silences brusques, ses surveillances, ses injustices ordinaires et ses moments de grâce. Il y avait les plats qu’on espérait, les plats qu’on redoutait, les plats qu’on ne comprenait pas. Il y avait surtout la question des frites. Question majeure, question centrale, question métaphysique.

Car la frite, à la cantine ancienne, n’était pas un accompagnement, c’était une promesse.

Je n’étais pas encore un esprit très structuré sur les grands enjeux de la société française. Mon humanisme naissant restait assez fortement dépendant de la présence ou non de pommes de terre plongées dans l’huile. Il faut être honnête avec l’enfant qu’on a été. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen viendrait plus tard, les frites d’abord.

Lorsqu’elles n’arrivaient pas, lorsqu’elles arrivaient trop peu, lorsqu’elles avaient mystérieusement disparu avant le bout de table, une inquiétude montait. On se regardait. On évaluait les forces en présence, on sentait que quelque chose, dans l’ordre du monde, venait de se dérégler.

Alors pouvait commencer le concert de petites cuillères.

Le protocole de l’insurrection métallique

Le protocole était d’une simplicité parfaite.

Un élève prenait sa petite cuillère et frappait la table en formica. Pas trop fort d’abord. Juste un battement. Un appel. Une pulsation.

Tac. Tac. Tac.

Un autre suivait. Puis un troisième. Puis la tablée entière. Le métal contre le formica produisait un son sec, net, presque innocent au commencement. On aurait pu croire à une maladresse répétée, à une impatience individuelle, à une fantaisie sans conséquence.

Mais la cantine savait.

La table voisine répondait. Puis une autre. Puis encore une autre. Le mouvement gagnait l’espace avec une rapidité admirable. Il n’y avait ni chef désigné, ni mot d’ordre écrit, ni assemblée générale préalable. La révolution alimentaire n’avait pas besoin de bureau constitué.

Elle avait des petites cuillères.

Bientôt, deux cents énergumènes battaient la mesure.

Au début, c’était presque musical. Il y avait un rythme, une cadence, une discipline instinctive. Le bruit avançait comme une vague bien tenue. On entendait battre la même impatience sur toutes les tables. C’était ordonné, presque beau, comme si le réfectoire découvrait soudain qu’il pouvait devenir orchestre.

Puis le crescendo montait.

La mesure se défaisait, le rythme devenait bruit, le bruit devenait vacarme. Les cuillères frappaient plus vite, plus fort, plus librement. Chacun ajoutait son énergie, sa faim, son agacement, son désir de frites, son refus du plat suspect, son envie de participer à quelque chose qui le dépassait.

La cantine entière vibrait.

Le Principal au-dessus de la cantine

Le bureau du Principal se trouvait au-dessus du réfectoire.

Cette donnée architecturale ajoutait évidemment au charme de l’opération. Nous ne savions peut-être pas grand-chose de l’acoustique des bâtiments scolaires mais nous avions parfaitement compris que deux cents cuillères sur du formica pouvaient remonter d’un étage avec une efficacité remarquable.

Trois fois sur quatre, Monsieur Masfaraud surgissait.

C’était un homme de petit gabarit mais large d’épaules, avec quelque chose du rugbyman dans la carrure et dans l’autorité physique. Il avait surtout une voix, une vraie voix, une voix capable de traverser une cantine entière sans micro, sans note de service et sans demande préalable d’attention bienveillante.

Il entrait, furieux.

Et tout s’arrêtait.

C’était peut-être le moment le plus impressionnant. Non pas le vacarme lui-même mais son extinction immédiate. Deux cents petites cuillères redevenaient soudain des objets parfaitement innocents, posés près d’une assiette, comme si jamais elles n’avaient conspiré contre l’ordre alimentaire de l’établissement.

Le silence tombait d’un coup.

Il restait dans l’air une vibration, quelques regards baissés, quelques épaules secouées par un rire contenu, quelques mines faussement absorbées par le contenu de l’assiette. Personne ne savait rien. Personne n’avait commencé. Personne n’avait suivi. Personne n’avait frappé. Nous étions deux cents innocents, trahis seulement par le rouge aux joues et cette joie minuscule qui nous tenait encore.

Deux cents innocents

C’était cela, le vrai plaisir.

Non pas seulement faire du bruit. Non pas seulement voir le principal apparaître. Non pas seulement interrompre la lente mécanique du repas. Le vrai plaisir venait de cette euphorie collective, de cette découverte primitive et joyeuse qu’ensemble, nous devenions presque impossibles à punir.

Un élève seul aurait été sanctionné.

Deux élèves auraient été repérés.

Une table entière aurait pu être rappelée à l’ordre.

Mais deux cents ?

Qui punir lorsque tout le monde a battu la mesure ? Qui désigner lorsque le vacarme a été produit par tous et par personne ? Qui faire comparaître lorsque la faute s’est dissoute dans la masse, dans le rythme, dans l’élan commun et dans la ferveur métallique des couverts ?

Nous ne formulions évidemment pas les choses ainsi. Nous n’étions pas en train de rédiger un traité sur l’insubordination collective. Nous étions collégiens, nous avions de l’appétit, une petite cuillère et une conscience politique encore très liée au menu du jour, cela suffisait largement.

Il ne faut pas exagérer la portée historique de l’affaire. Nous ne renversions ni régime, ni ministère, ni règlement intérieur. Nous ne réclamions pas la liberté des peuples, l’abolition des privilèges ou la proclamation d’une République nouvelle. Nous protestions contre l’attente, contre un plat jugé mauvais, contre l’absence de frites ou contre cette sourde impression qu’au bout de la table il restait toujours moins qu’au début.

C’était une révolution alimentaire.

Mais à 11 ans, une révolution alimentaire est déjà une révolution.

Elle disait quelque chose de notre place. Nous, les petits du bout de table, nous n’avions pas la première louche, pas la première part, pas le premier choix. Nous recevions ce qui arrivait jusqu’à nous. Mais par le bruit, par la contagion, par le rythme partagé, nous revenions soudain au centre de la salle.

Nous étions au bout de la table mais au cœur du vacarme.

Et cela changeait tout.

De la cantine au restaurant scolaire

Aujourd’hui, les cantines ont changé. On ne dit d’ailleurs plus toujours cantine, on dit restaurant scolaire.

L’expression est belle, elle est presque trop belle. Elle donne à la chose une dignité nouvelle, un parfum de service organisé, de qualité attendue, de choix raisonné et de satisfaction mesurable. Restaurant scolaire certes mais restaurant quand même. Le mot promet déjà un peu plus que la vieille cantine, avec ses grandes tables fixes, ses plats collectifs et ses hiérarchies de bout de table.

Les selfs ont remplacé ces tables où l’on était assigné pour l’année, avec les grands au début, les petits au bout et les plats qui perdaient en conviction à mesure qu’ils progressaient vers les derniers servis.

On a beaucoup dit que le self donnait plus d’autonomie aux élèves, plus de liberté, plus de choix, plus de confort. Ce n’est pas entièrement faux. L’élève avance avec son plateau, compose un peu son repas, choisit parfois entre deux desserts, évite ici une entrée suspecte, tente là une stratégie discrète pour obtenir un rab de frites.

Mais le self fut aussi, plus prosaïquement, une affaire d’organisation. Il permettait d’optimiser les services, de faire circuler les élèves plus vite, de rationaliser les flux et souvent de diminuer le nombre d’adultes nécessaires au service. La modernité scolaire a parfois cette élégance. Elle supprime une contrainte en expliquant qu’elle vient d’inventer une liberté.

Il serait injuste de dire que rien n’a progressé. Il serait naïf de croire que tout a progressé pour les raisons affichées. Entre ces deux phrases, il y a souvent toute l’histoire réelle des institutions.

Les concerts de petites cuillères ont disparu avec les tables en formica et les plats collectifs. On ne lance pas facilement une insurrection métallique quand chacun avance séparément avec son plateau. La révolte suppose un peu de fixité, un peu d’attente commune, un peu de frustration partagée. Le self individualise même les déceptions.

Le sandwich de pain au pain

Nous avons gagné autre chose, nous avons maintenant des commissions menus, des enquêtes de satisfaction, des représentants élèves, des remarques consignées, des échanges avec la restauration, des tentatives d’amélioration et parfois même de vrais progrès. La démocratie alimentaire a changé d’instruments. Elle ne tape plus sur la table avec une petite cuillère, elle prend la parole en réunion.

Je me souviens pourtant d’un élève qui, il y a plus d’une dizaine d’années, dans un lycée dont je tairai le nom par pure élégance administrative, avait résumé la situation avec une puissance littéraire que bien des rapports qualité auraient pu lui envier. Il m’avait dit, très sérieusement, que le self était tellement mauvais que certains préféraient se faire des sandwichs de pain avec du pain pour garniture.

Le sandwich de pain au pain.

Je suis resté digne, c’est une obligation professionnelle mais intérieurement, j’ai beaucoup ri.

Cette formule avait quelque chose de parfait. Elle disait la faim, l’humour, l’exagération adolescente, la plainte légitime peut-être, la mauvaise foi sûrement et cette capacité magnifique des élèves à produire en une phrase une critique sociale, gastronomique et poétique de l’institution.

J’ai parfois assisté à de longues réunions où l’on cherchait laborieusement la formule juste. Cet élève l’avait trouvée entre deux morceaux de pain. Comme quoi la littérature surgit où elle veut, au self sans garniture.

Le concert de petites cuillères appartenait à un monde où la protestation naissait du groupe, de la table, du rythme et du vacarme. Le sandwich de pain au pain appartient à un autre monde, plus individualisé, plus verbal, plus ironique, où l’élève ne frappe plus le formica mais trouve la formule qui tue.

Au fond, chaque époque scolaire invente son art de protester contre la cantine.

Nous avions les petites cuillères.

Ils ont le sandwich conceptuel.

Et je ne suis pas certain que nous ayons perdu au change, même si j’avoue garder une tendresse particulière pour ces deux cents énergumènes capables de transformer une attente de plat en soulèvement sonore.

Chacun ses instruments

Solo, mon chat , me regarde écrire cela avec l’air sévère de celui qui n’a jamais toléré qu’on tarde à remplir sa gamelle. Je crois qu’il comprend très bien l’enjeu. Lui aussi sait qu’une attente alimentaire prolongée peut conduire aux formes les plus radicales de contestation.

Il n’a pas de petite cuillère.

Mais il a la patte, le regard fixe et le miaulement stratégique.

Chacun ses instruments.

Nous, au collège Pierre Dubois, nous avions le formica, les tables attribuées pour l’année, les grands au début, les petits au bout, les plats qui s’amenuisaient et les petites cuillères qui transformaient soudain une cantine en peuple.

Ce n’était pas grand-chose.

C’était énorme.

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