Catégorie : Les Chroniques du Provisoire

Les Chroniques du Provisoire racontent le lycée, l’institution et le monde depuis le poste d’observation d’un proviseur, entre sérieux professionnel, humour, doute, tendresse et goût très relatif pour les certitudes définitives

  • De l’art de traiter un faquin sans perdre sa dignité

    De l’art de traiter un faquin sans perdre sa dignité

    Faquin. Le mot semble venir d’un autre âge, avec sa petite musique de théâtre, de cape et de vieille morale. Il m’est pourtant revenu un matin, dans un couloir de lycée, lorsqu’il fallut répondre à une insolence sans perdre ni la mesure, ni l’humour, ni la dignité.

    Il est des matins où un lycée tout entier semble avoir mal dormi.

    Les portes battent avec humeur, les voix montent trop vite, les pas cognent le sol plus qu’ils ne le traversent, et l’on sent, dans ce vacarme ordinaire, quelque chose de plus lourd que le simple bruit. Une fatigue collective, une électricité de couloir, un frottement de nerfs à peine contenus. Je marche dans cela comme on entre dans une mer agitée, sans faire mine de remarquer les vagues, parce qu’à mon âge on ne cherche plus à être dans le ton. On cherche à demeurer dans sa phrase. La nuance n’est pas une coquetterie. C’est une manière de tenir debout.

    Ce matin-là, justement, le couloir fermente. Une classe sort. Une autre n’entre pas encore. Quelques lycéens dérivent entre deux sonneries comme de petits astres nerveux qui auraient perdu l’usage de leur orbite. Et parmi eux, adossé au mur avec l’application visible de ceux qui veulent avoir l’air de ne pas s’appliquer, se tient Yacine.

    Je le connais. Pas intimement, bien sûr, mais suffisamment pour avoir appris à lire chez lui ce mélange d’aplomb et d’embarras qu’on trouve chez certains garçons de son âge. Il a de la vivacité dans le regard, de l’ironie en embuscade, une façon de faire le malin qui ne parvient jamais tout à fait à dissimuler qu’il observe beaucoup plus qu’il ne veut le laisser croire. Il est de ces élèves qu’on dit vite pénibles quand on est fatigué, alors qu’ils sont surtout en train de se construire avec les outils du moment, qui sont rarement délicats. Il a du répondant, parfois trop. Du charme, malgré lui. Et cette intelligence mal peignée qui commence souvent par la réplique avant d’oser la pensée.

    Deux camarades se tiennent près de lui, moitié public, moitié refuge. Je passe. Il me voit. Je le vois me voir. Il hésite une seconde, puis il y va.

    « En vrai monsieur, là, vous forcez. »

    La phrase tombe avec cette désinvolture étudiée qui voudrait avoir l’air de naître toute seule. Je m’arrête. Je le regarde. Je reconnais immédiatement le charme irritant de l’expression. Vous forcez. Trois syllabes et demie, tout un monde d’agacement adolescent. Cela veut dire vous abusez, vous insistez, vous en faites trop, vous prenez trop de place dans la scène. C’est agaçant, oui. C’est aussi moins bête qu’il n’y paraît.

    En moi, tout de suite, le théâtre ouvre.

    Le premier homme, celui que l’institution salarie, procède à ses calculs. Distance. Ton. Témoin. Suite possible. Le second, que les livres ont mal élevé, redresse déjà la tête sous sa perruque imaginaire et murmure avec une joie sévère, jeune paltoquet, vous appelez donc argument cette poignée de gravillons verbaux jetée à la figure d’un homme déjà chargé de trop de misères pour supporter, en prime, votre insolence sous cellophane.

    Je ne dis rien de tel, naturellement. Le service public a ses pudeurs.

    Je me contente d’un regard et d’un silence, ce qui souvent suffit à rappeler que le couloir n’est pas encore tout à fait une scène ouverte. Mais Yacine a pris son élan. Chez lui, comme souvent, la première phrase appelle la seconde. Il n’est pas de ceux qui savent s’arrêter à temps.

    « Non mais c’est vrai. Là vous êtes trop dans le contrôle. Vous captez même pas l’ambiance. »

    Le ton demeure déplacé, c’est entendu. Mais le fond, déjà, essaie de se faire une place. Trop dans le contrôle. Capter l’ambiance. Nous ne sommes plus dans la simple onomatopée agressive. Il tente quelque chose. Il ne maîtrise pas encore sa phrase, mais sa phrase le cherche. C’est souvent ainsi avec les adolescents les plus vivants. Ils commencent par heurter avant de parvenir à dire.

    Je songe, intérieurement, à lui répondre, faquin, j’ai fréquenté plus d’ambiances que vous n’avez connu de déceptions capillaires, et je vous prie de croire qu’il est parfois nécessaire, dans ce lieu livré au tumulte, qu’un homme tienne encore debout du côté du contrôle.

    Au lieu de quoi je dis simplement :

    « Ce ton-là, non. Si vous avez quelque chose à dire, vous pouvez encore le faire autrement. »

    Mes propres phrases me désolent parfois. Elles ont la probité du mobilier administratif. Elles sont utiles, lavables, sans panache. Mais elles évitent du moins qu’un petit incident ne se transforme en foire à l’ego.

    Yacine hausse les épaules avec cette façon qu’ont certains lycéens d’avoir l’air de mépriser la scène alors qu’ils y sont tout entiers engagés.

    « Oui mais c’est ça, en fait. Dès qu’on dit un truc, c’est direct irrespect. Faut parler comment pour avoir le droit d’exister ici, en mode dossier Parcoursup ou quoi ? »

    J’aurais mauvaise grâce à nier le trait. En mode dossier Parcoursup ou quoi. Il y a là une saillie, une image, une manière presque drôle de dire l’injonction à la présentation correcte de soi. Je vois ses camarades retenir un sourire. J’en éprouve, malgré moi, un petit frisson d’estime. Voilà mieux. Voilà déjà autre chose qu’un coup de menton sonore.

    Mon théâtre intérieur applaudit et siffle dans le même mouvement, butor d’avenir, vous progressez. Votre insolence, pour la première fois, vient de s’essayer à la métaphore. Encore un effort, et je vous accorderai peut-être le bénéfice d’une relative considération.

    Je le regarde plus attentivement. Derrière l’assurance, il y a de la fatigue. Derrière le défi, quelque chose de plus brouillé. Un malaise qui se protège sous l’énergie. On finit, avec l’âge, par reconnaître ces mouvements-là. Les jeunes ont souvent l’air de s’opposer quand ils essayent seulement de ne pas se laisser humilier par ce qu’ils ressentent.

    Je lui dis :

    « Exister ne vous autorise pas à parler n’importe comment. Mais je peux entendre le fond si vous me laissez une chance de le reconnaître. »

    Cette fois, il ne répond pas tout de suite. Le couloir continue sa houle autour de nous. Une porte claque. Une fille passe en lâchant à un autre groupe un « c’est lunaire » qui me paraît, dans le contexte, parfaitement approprié. Les deux amis de Yacine regardent ailleurs avec cette intensité très particulière des lycéens qui n’en perdent pas une miette.

    Et Yacine reprend, un peu moins fort mais pas encore calmé.

    « En vrai, vous voulez surtout avoir le dernier mot. C’est ça qui est relou. Vous recadrez, d’accord, mais à la fin on sait même plus si vous voulez qu’on comprenne ou juste qu’on se range. »

    Et voilà. Nous y sommes. Le mot n’est pas de salon, la phrase n’est pas tout à fait tenue, mais le garçon vient de quitter le terrain de la provocation pour entrer, fût-ce de travers, dans celui de la pensée. Relou, certes. Se ranger, certes. Mais le reproche est construit. Il ne me lance plus seulement une humeur. Il me formule une objection. Et il n’est pas sans justesse. C’est, de toutes les insolences, la plus difficile à recevoir. Non pas l’excès, mais la demi-vérité.

    Je pourrais continuer à le traiter intérieurement d’olibrius en survêtement, de maraud à batterie faible, de cuistre à capuche, toute cette petite cavalerie de velours qui vient au secours de ma dignité contrariée. Je ne m’en prive d’ailleurs pas tout à fait. Mais la scène, désormais, mérite autre chose qu’une simple reprise en main.

    Je lui réponds donc, avec cette lenteur qui m’aide parfois à ne pas confondre fermeté et susceptibilité :

    « Il arrive, oui, qu’on tienne au dernier mot quand il s’agit de tenir une limite. Ce n’est pas la même chose que vouloir écraser quelqu’un. »

    Il secoue la tête. Non pas avec insolence pure, mais avec l’entêtement un peu fiévreux de ceux qui sentent qu’ils approchent de quelque chose sans encore savoir le nommer.

    « Oui mais nous, c’est toujours pareil. Vous, vous avez les mots. Ceux d’hier, ceux qui font propre. Nous, on arrive avec nos trucs à nous, ça sort pas toujours bien, et direct c’est classé. Trop vif, trop brut, trop ci, pas assez ça. En gros, vous connaissez les mots d’hier… »

    Et là, il s’interrompt.

    Je le vois chercher. Vraiment chercher. Non plus la réplique qui fera sourire ses camarades. Non plus l’effet de surface. Il cherche la formule. Le couloir entier semble suspendu une seconde à ce petit travail obscur de l’intelligence qui s’arrache au réflexe. Chez Yacine, c’est un moment rare et très beau. On voit presque le garçon quitter son personnage de bravade pour essayer de parler depuis un endroit plus vrai.

    Et il dit, la voix soudain lestée :

    « Vous connaissez les mots d’hier, nous on connaît les maux d’aujourd’hui. Et je vous parle pas de vocabulaire, monsieur. Je vous parle pas mot à mot. Je vous parle de ce qui nous fait mal, là, en vrai. »

    Je me tais.

    Il est des instants où l’adolescence, au lieu de bredouiller ou d’attaquer platement, trouve soudain sa phrase. Alors le petit faquin quitte son costume de couloir. Il cesse d’être simple perturbateur. Il devient interlocuteur. Le jeu sonore, la blessure, l’écart des générations, tout y est. Ce n’est pas seulement bien trouvé. C’est assez juste pour obliger un adulte à se déplacer.

    Mes amis intérieurs, paltoquet, faquin, butor, toute ma petite noblesse lexicale, tombent aussitôt en arrêt. Le théâtre, pour une fois, ferme boutique. Le garçon a frappé net.

    Je pourrais lui répondre par un compliment emphatique, mais ce serait ruiner la scène. Je pourrais sourire de haut, mais il y verrait une condescendance. Je choisis donc la seule sincérité possible.

    « Celle-là, elle est belle. »

    Yacine me regarde, surpris. Ses camarades aussi. Il ne s’attendait visiblement pas à cela. L’un d’eux murmure, presque malgré lui :

    « Ah ouais… »

    Je poursuis.

    « Elle est belle, et elle n’est pas vide. Alors maintenant, puisque vous avez trouvé une vraie phrase, essayez de me dire ce qu’il y a dedans. Quels maux. Lesquels. Et qu’est-ce que vous voudriez qu’on entende sans prendre chaque tentative pour une attaque. »

    Le garçon baisse un peu d’un ton. Le défi ne disparaît pas, mais il change de forme. Il n’est plus spectacle. Il devient effort. Et ce glissement-là, chez un adolescent comme lui, vaut déjà beaucoup. Car Yacine n’est pas un mauvais garçon. Il est simplement de son âge. C’est-à-dire trop vivant pour être lisse, trop fier pour être immédiatement sincère, trop sensible peut-être pour consentir facilement à la moindre vulnérabilité.

    « Je sais… enfin si, je sais. Déjà, on est cramés. Tout le monde fait genre ça va, tout le monde fait genre il gère, mais en vrai y en a plein qui tiennent à l’arrache. Faut suivre, faut choisir, faut penser au futur, faut être au niveau, alors que parfois t’essaies juste de finir la journée sans buguer.

    Et puis faut être correct partout. En cours, chez toi, avec les autres, dans ton dossier, dans ton attitude. Toujours envoyer une version propre de toi-même. Alors qu’en vrai, dedans, des fois c’est le chantier.

    Y a aussi le regard des autres. Ça, vous sous-estimez de fou. Nous, on vit dans les regards, les messages, les vus, les stories, les vannes qui ont l’air de rien mais qui te restent collées au cerveau. Un mot sur ta tête, sur ton corps, sur ta façon d’être, et ça peut te pourrir la journée.

    Et puis faut encaisser. Les notes. La pression. Les comparaisons. Les attentes. Les gens qui vont mal autour. Les jours où toi-même t’as juste envie qu’on te laisse respirer. Enfin je vous parle même pas des histoires de couple.

    Du coup ouais, des fois on répond mal. On lâche un truc relou, on ferme la tête, on fait le mec. Alors qu’en vrai on sait même pas toujours contre quoi on se défend, on sait juste qu’il faut pas trop laisser voir quand ça tremble dedans. »

    Je ne réponds pas tout de suite. J’aurais envie de lui dire qu’il vient, sans s’en apercevoir, de formuler très proprement le drame de son âge. J’aurais envie aussi de lui rappeler que la souffrance n’autorise pas tout. Les deux vérités coexistent. C’est ce qui complique l’éducation et ce qui la sauve.

    Je choisis encore la voie étroite.

    « Vous voyez. Là, vous dites quelque chose. Et quand vous dites quelque chose, ce n’est plus pareil. »

    Il garde son air de réticence, par fidélité sans doute à son personnage, mais je sens qu’il entend. Son ami à gauche, plus discret depuis le début, glisse avec une lucidité presque tendre :

    « Frère, en vrai, là, t’as sorti la phrase de l’année. »

    Je manque de rire. Yacine lui lance un regard qui veut dire tais-toi mais qui signifie surtout merci de l’avoir captée.

    Je reprends ma marche. La scène pourrait s’achever là. Pourtant, quelques pas plus loin, je me retourne et j’ajoute :

    « Vous avez le droit à vos mots d’aujourd’hui. Je n’ai rien contre eux. Je n’ai rien non plus contre les miens. Ce que je refuse, c’est la paresse. Ni de votre côté ni du mien. »

    Yacine me répond, plus bas :

    « Oui, ben… faut doser, quoi. »

    Cette fois, je souris franchement.

    Faut doser. L’expression me plaît. Elle a l’air pauvre à ceux qui n’écoutent pas. Elle ne l’est pas. En trois syllabes, elle dit la mesure, l’ajustement, l’art difficile d’éviter l’excès. Aristote en survêtement.

    Je poursuis ma route avec une humeur singulière, un peu vexée, un peu ragaillardie. Car je le sais bien désormais. Ce n’est pas la langue d’hier que je défends contre celle d’aujourd’hui. Ce serait une querelle de musée, indigne de la vie. J’aime trop les mots pour leur demander de rester sages. Qu’ils changent, qu’ils mutent, qu’ils s’encanaillent, qu’ils empruntent, qu’ils brillent autrement, cela m’est égal pourvu qu’ils demeurent des outils de pensée et non de simples projectiles.

    Les mots m’ont assez donné pour que je leur demande davantage que du bruit. Ils m’ont permis de sortir de l’étroit, d’affiner le monde, de ne pas confondre la fierté avec l’orgueil, la fermeté avec la brutalité, le silence avec le mépris. Ils ont été pour moi moins un patrimoine qu’un passage.

    Et Yacine, ce matin-là, m’a rappelé quelque chose qu’un proviseur oublie parfois à force de tenir debout. Les adolescents ne manquent pas toujours de langage. Il leur manque souvent l’espace tranquille où le risquer sans perdre la face. Certains d’entre eux, sous la bravade, la nervosité et les mots trop vite lancés, portent déjà des phrases plus grandes qu’eux. Il faut parfois un couloir, un heurt, une minute de tension, pour qu’elles paraissent.

    Sinon, il ne resterait qu’un peu de fatigue, quelques faquins persuadés d’être stylés alors qu’ils ne sont encore que brouillons, et des adultes trop raides pour entendre ce qui s’agite derrière leur vacarme.

    Mais quand l’un d’eux, soudain, met ses maux dans les mots, alors il ne manque plus seulement de respect. Il commence à parler vrai.