La circulaire, le décret, et la mise à jour de la mise à jour

La circulaire

chronique n°2

Ça commence toujours pareil, tranquillement, comme un matin calme.
Je reçois une circulaire.
Une circulaire, c’est un texte qui circule, donc qui bouge, donc qui change, donc qui revient, donc qui n’est jamais parti.
C’est très rassurant, on sent que l’État vit, il respire, il fait des allers retours.

Ensuite arrive le décret.
Le décret, c’est la circulaire qui a mis un costume.
Tout devient plus solennel, plus court, plus définitif, et paradoxalement plus flou, parce qu’un décret a horreur des détails, il préfère les conséquences.

Puis il y a l’interview du ministre.
L’interview, c’est le moment où le texte découvre qu’il a une intention.
Le ministre explique le décret, qui explique la circulaire, qui explique l’objectif, qui explique le sens, qui explique pourquoi on a besoin d’expliquer.
Et moi, je comprends mieux, sauf que je comprends autre chose que ce que j’avais compris, ce qui prouve que j’avais compris trop vite.

Le rectorat entre alors dans la danse avec une note.
Une note, c’est léger, c’est discret, c’est une petite feuille, et pourtant ça pèse.
La note dit, appliquer strictement, mais avec discernement, immédiatement, mais avec progressivité, de manière uniforme, mais selon les réalités locales.
C’est magnifique, on peut obéir en désobéissant, et désobéir en obéissant, ce qui simplifie beaucoup la vie.

À ce stade, l’ordre tombe.
Un ordre, c’est une phrase qui ne doute pas.
Donc tout le monde se met à douter, parce qu’un ordre trop sûr de lui finit toujours par attirer un contre-ordre, comme un aimant attire son contraire.

Le contre-ordre arrive, très poli.
Il ne dit pas, on s’est trompé, il dit, précision complémentaire.
Comme si l’on n’avait pas changé d’avis, mais seulement changé de réalité.

Donc j’annule l’ordre.
Puis on annule l’annulation, parce que l’annulation n’était pas annulable, elle était seulement suspendue, et la suspension était temporaire, donc durable, donc pérenne, jusqu’à nouvel ordre, c’est-à-dire jusqu’au prochain contre-ordre.

Ensuite, on révoque le contre-ordre.
Révoquer, c’est élégant, ça donne l’impression qu’on retire une délégation à une personne, alors que c’est juste un mail qui n’aurait pas dû partir.
Le mail, lui, n’est pas révoqué, il est déjà parti, il a déjà été lu, il a déjà été interprété, il a déjà été imprimé, et parfois il a déjà été commenté.
C’est trop tard, la vérité est en circulation.

Arrive alors la mise à jour.
La mise à jour, c’est la version officielle du provisoire.
On met à jour ce qui était déjà au jour, mais pas au bon jour, donc on le remet au jour du jour, en espérant qu’il ne fasse pas nuit demain.
On te précise même le numéro de version, version 4.2, correction d’un dysfonctionnement de la version 4.1, qui consistait à croire que la version 4.1 existait.

Et là commencent les sources, c’est mon passage préféré, parce que ce n’est plus de l’information, c’est de la littérature.

Selon un proche du ministre, l’ordre n’était pas un ordre, c’était une intention.
Selon un autre proche, ce proche n’est pas si proche, mais il a un avis.
Selon un conseiller d’un conseiller, c’est clair, sauf pour ceux qui veulent comprendre.
Selon une foire aux questions officielle, la réponse est oui, mais la question n’est pas la bonne.
Selon un message de la cellule académique, il faut attendre un cadrage national qui confirmera le cadrage académique en cohérence avec le cadrage précédent qui n’est plus en vigueur mais reste la référence.
Selon une capture d’écran qui circule dans un groupe, on tient enfin le vrai texte, sauf qu’il est daté de demain.

Et au niveau de l’établissement, c’est encore plus beau.

Selon l’ENT, c’est publié.
Selon la messagerie, c’est envoyé.
Selon le parapheur, c’est parti.
Selon le standard, ça a déjà été demandé trois fois.
Selon l’affiche dans la salle des profs, c’est obligatoire depuis hier.
Selon le couloir, c’est annulé.
Selon la photocopieuse, il n’y aura pas de version papier.
Selon le téléphone, c’est urgent.
Selon la réalité, c’est déjà en train d’arriver.

Et selon mon chat, qui entre, qui regarde la pile, qui s’assoit précisément sur le document important, la seule doctrine stable de l’année, c’est la suivante.

Si c’est écrit, ça va changer.
Si ça change, ça va revenir.
Si ça revient, ça va être corrigé.
Et si c’est corrigé, c’est que ce n’était pas faux, c’était provisoire.

Il cligne des yeux, et il semble ajouter, dans un silence parfaitement administratif, que lui n’a besoin que d’une mise à jour, la gamelle, et qu’au moins, celle-là, quand elle est annoncée, elle s’applique.

Commentaires

Une réponse à “La circulaire, le décret, et la mise à jour de la mise à jour”

  1. Avatar de LAPOSSE
    LAPOSSE

    Après 24 ans de direction d’établissement que la tutelle qualifiait de complexes je confirme …. et j’imagine très bien le Manou, qui, sa gamelle vide, se pose en maître des lieux avec un œil dubitatif sur toute cette mascarade de gens qui se voudraient décideurs…

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