l’Arrêt public – Épisode I

Affiche épisode 1 de L’Arrêt public, Le premier geste, reprendre le langage, arrêt de bus au crépuscule, pages qui s’envolent, Solo chat norvégien au premier plan

Épisode I : Le premier geste

L’Arrêt public commence par le langage, parce que tout commence souvent par une phrase.

Le premier geste

Reprendre le langage

Je ne sais pas à quel moment précis une démocratie commence à perdre de l’air, je sais seulement que ça ne ressemble jamais à un basculement spectaculaire, ça ressemble à une phrase minuscule qui s’invite dans nos conversations, une phrase dite vite et dite bien, tellement bien qu’elle passe sans résistance, et c’est justement parce qu’elle passe qu’elle commence à travailler en nous.

Je le vois partout, dans la vraie vie comme sur les réseaux, là où l’on confond si facilement la lucidité avec la brutalité, et où l’on se persuade d’avoir compris le monde dès qu’on a trouvé une catégorie pour ranger les gens, d’abord il y a la blague qui tape toujours sur les mêmes, ensuite il y a le surnom qui colle, puis il y a ce petit glissement de langage qui fait qu’on ne parle plus d’une personne mais d’un type de personne, et à partir de là tout devient plus simple, trop simple, et la simplicité est un piège délicieux quand on est fatigué.

C’est à ce moment là que la langue change d’odeur, elle devient propre, efficace, presque administrative, elle ne se donne plus la peine d’être injuste parce qu’elle se croit neutre, elle remplace la nuance par des tiroirs, elle remplace les personnes par des étiquettes, et nous le faisons souvent à l’insu de notre plein gré, on ne dit plus quelqu’un, on dit un profil, on ne dit plus une histoire, on dit un cas, on ne dit plus une colère, on dit une dérive, on ne dit plus une tristesse, on dit une fragilité, on ne dit plus une erreur, on dit un manquement, on ne dit plus un conflit, on dit un problème, on ne dit plus un désaccord, on dit une polémique, on ne dit plus une peur, on dit une insécurité, on ne dit plus une rumeur, on dit une information qui circule, on ne dit plus j’ai été blessé, on dit je me sens offensé, on ne dit plus je ne te comprends pas, on dit tu es toxique, on ne dit plus je pense autrement, on dit tu es dans le déni, on ne dit plus j’ai besoin de temps, on dit c’est non négociable, on ne dit plus je me trompe peut être, on dit j’assume, et quand cette langue s’installe elle donne une impression de maîtrise, elle économise l’effort, elle évite de s’expliquer, elle évite d’écouter, elle évite surtout d’avoir à regarder l’autre comme un être complexe, et l’on finit par s’habituer à cette distance comme on s’habitue à un bruit de fond, jusqu’au jour où l’on s’aperçoit que ce bruit de fond est devenu notre musique.

Pour fixer l’image sans coller à l’actualité, je reviens souvent à La Menace fantôme, le premier épisode de la saga Star Wars, on y voit une République galactique immense et fatiguée traversée par un conflit qui enfle à partir d’un désaccord commercial, une querelle de taxes et de routes marchandes, presque une histoire de droits de douane mise en orbite, et c’est précisément ce détail qui frappe, la guerre n’arrive pas toujours par l’endroit où l’on croit, elle peut entrer par le commerce, par les procédures, par un blocus présenté comme une simple mesure économique, tandis que le Sénat débat, hésite, s’enlise et au milieu de cette fatigue collective un homme discret se rend indispensable (Palpatine, Sénateur), il ne promet pas la domination, il promet de remettre de l’ordre, de l’efficacité, du sens et la République le choisit sans comprendre qu’elle vient d’ouvrir une porte qui ne se refermera pas facilement.

Alors si nous voulons construire une utopie adulte, pas une utopie en sucre mais une utopie praticable, nous pouvons commencer par reprendre notre langue comme on reprend un gouvernail, non pas pour devenir des censeurs de la conversation mais pour réinstaller une dignité minimale dans l’air commun.

Nous pouvons décider que certains mots ne passeront plus, sans théâtre et sans morale affichée, juste avec un non tranquille quand une blague écrase, un arrêt net quand une discussion bascule dans l’humiliation, et ce geste simple qui vaut plus qu’un grand discours, revenir aux noms propres, aux visages, aux nuances, parce qu’un monde qui parle en étiquettes finit toujours par traiter les gens comme des étiquettes.

Nous pouvons aussi nous surveiller nous mêmes, parce que nous sommes tous capables de ce confort là, celui de la petite phrase bien envoyée qui récolte des rires et qui laisse quelqu’un à terre, et je me connais assez pour savoir que la vanité aime se déguiser en esprit, alors je garde une règle de poche, si mon humour fait rire aux dépens d’un plus fragile alors ce n’est plus de l’humour, et Solo, chat norvégien noir gris et blanc, a cette manière très personnelle de me le rappeler en me regardant comme si j’étais coupable de l’état du monde.

Ce premier geste est nécessaire mais il ne suffit pas, parce que les mots peuvent nettoyer l’air sans empêcher les gens de rester seuls, et une dystopie adore les solitudes, c’est pour ça que la suite ne parle plus seulement de langage, elle parle de liens.

Suite au prochain épisode

Épisode II

La première alliance

Reprendre le lien

La publication de l’épisode suivant aura lieu dans les deux jours, soyez attentifs.

Commentaires

Une réponse à “l’Arrêt public – Épisode I”

  1. […] l’épisode I : Épisode I : Le premier geste […]

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