La fatigue civique
Reprendre l’élan
Je parle ici d’une fatigue civique, celle qui baisse le volume du monde. Il y a des jours où l’on ne se dispute même plus, non pas parce qu’on est devenu sage, mais parce qu’on est devenu fatigué, et cette fatigue a une manière très polie de s’installer, elle ne casse rien, elle n’insulte personne, elle ne claque pas les portes, elle baisse simplement le volume du monde. On répond moins, on lit moins, on détourne le regard plus vite, on se dit qu’on a une vie, qu’on a des urgences, qu’on ne va pas passer la soirée à s’user sur des débats qui tournent en rond et c’est vrai, c’est souvent vrai, c’est justement pour ça que c’est dangereux quand cela devient une habitude.
Je parle ici d’une fatigue civique, pas celle qui vient d’une journée trop longue ou d’une nuit trop courte, même si elle s’appuie souvent là-dessus, je parle de ce moment où l’on se dit “à quoi bon”, et où l’on appelle ça du recul, de la sagesse, de la protection, et parfois c’en est, parfois c’est même nécessaire. Le problème commence quand le repos devient un projet, quand l’on confond le retrait avec la paix, quand l’on s’installe dans l’idée que l’espace public est perdu d’avance, et qu’on le laisse alors à ceux qui ont le plus d’énergie pour hurler.
Je me reconnais là dedans, et je le dis sans coquetterie, parce que moi aussi je décroche, moi aussi je soupire, moi aussi je me dis que j’ai déjà assez de choses à tenir, et que je ne vais pas, en plus, porter la démocratie sur mon dos comme un cartable trop lourd. Je suis capable de faire ça très bien, décrocher avec élégance, en prétendant que c’est de la lucidité, puis revenir deux jours plus tard en ayant surtout gagné un silence confortable et une petite honte discrète, celle qui dit qu’on a laissé passer quelque chose.
Il y a une image qui revient quand je sens cette fatigue monter, pas un discours, pas une grande théorie, juste une scène. Un garçon sur une planète sèche, le soir, immobile, face à deux soleils qui se couchent. Deux soleils, c’est presque indécent, et pourtant c’est exactement ça, cette beauté lointaine qui ne règle rien, mais qui rappelle qu’il existe autre chose que le petit cercle des habitudes. Il ne part pas encore, il ne sait même pas comment partir, mais quelque chose en lui regarde plus loin que sa journée, et rien que ça, c’est déjà une forme d’élan.
Et puis il y a l’autre image, plus tard, plus gênante parce qu’elle ressemble à notre tentation moderne, le retrait sur une île. L’endroit où l’on se met à l’écart, où l’on se raconte que c’est du recul, alors que c’est aussi de la protection. On s’épargne la dispute, on s’épargne la foule, on s’épargne les certitudes qui crient plus fort que les questions, à force de s’épargner, on finit par s’épargner soi-même. On se dit que c’est plus calme, plus propre, plus respirable, et c’est vrai, mais le monde continue sans nous, pas forcément mieux, simplement sans nous.
Je comprends trop bien cette tentation. J’ai moi aussi des soirs où je me dis que le silence serait confortable, que l’île serait douce, que le retrait serait une sorte d’élégance et puis je reviens à une idée très simple, presque triviale, qui me fait un peu honte par sa simplicité, et qui me sauve souvent. Si les gens un peu fatigués se retirent tous, il ne reste plus que les gens très sûrs d’eux. Or les gens très sûrs d’eux sont utiles parfois, ils ont de l’énergie, ils ont de la constance, ils ont du courage même, mais ils deviennent dangereux quand ils sont seuls à parler, parce qu’à ce moment-là la parole cesse d’être une discussion, elle devient une prise de pouvoir.
La dystopie adore nos fatigues. Elle ne se nourrit pas seulement de nos disputes, elle se nourrit aussi de nos renoncements, de ce moment où l’on se dit que cela ne vaut plus l’effort. Elle se nourrit de l’indifférence, de la lassitude, de notre désir de tranquillité quand la tranquillité devient un prétexte, et ce mécanisme est banal, laisser faire, laisser dire, laisser passer, puis s’étonner ensuite que le paysage ait changé.
Et j’ai une petite inquiétude personnelle, presque intime, que je reconnais volontiers parce qu’elle ne me grandit pas. Quand je suis fatigué, je deviens moins patient, je réponds plus vite, je confonds parfois vitesse et efficacité. Je peux même me mettre à parler trop, à vouloir conclure, à vouloir régler, comme si la vie collective était un exercice où l’on obtient des points en “fermant” les sujets. Alors que la fatigue demande souvent l’inverse, une lenteur, une respiration, un pas de côté.
Reprendre l’élan, pour moi, ce n’est pas se transformer en héros civique, ce n’est pas s’astreindre à une pureté morale qui finirait par rendre tout le monde insupportable, moi le premier. Reprendre l’élan, c’est un geste minuscule mais conscient. C’est refuser le cynisme comme posture. C’est choisir une fois de plus la discussion plutôt que le ricanement. C’est lire un texte jusqu’au bout avant de se prononcer. C’est demander à l’autre de préciser au lieu de lui coller une étiquette. C’est accepter que l’on ne convaincra pas toujours, mais que l’on peut au moins ne pas dégrader.
Dans un lycée, cette fatigue existe aussi, elle prend des formes très concrètes, la réunion de trop, le mail de trop, le dossier de trop. L’impression qu’on discute encore alors que tout est déjà décidé, ou l’impression inverse, celle de ne décider jamais parce qu’on discute sans fin. On peut alors se replier, se dire qu’on fera son travail dans son coin, que ce sera déjà ça, et parfois c’est ce qu’il faut faire, tenir sa classe, tenir son métier, tenir sa dignité, tenir le quotidien.
Mais si chacun se replie, le lycée cesse doucement d’être un lieu commun. Il devient un empilement de solitudes compétentes. On est efficaces, on est sérieux, on est épuisés, et on n’est plus ensemble. La République n’est pas seulement une architecture de règles, c’est une pratique. Elle est fragile parce qu’elle repose sur un effort ordinaire, cet effort ordinaire ne se fait pas sans nous, pas sans notre présence, pas sans notre petite part.
Alors je m’entraîne à repérer le moment où je décroche. Je repère le moment où je me dis “à quoi bon”, je repère le moment où je me fabrique une île intérieure, et j’essaie, pas toujours, mais de plus en plus, de revenir. Je reviens par un geste petit, un bonjour réel, une phrase de clarification, une proposition formulée calmement, un accord partiel reconnu, un désaccord assumé sans mépris, un vote respecté, un après vote vécu.
Solo, chat norvégien noir gris et blanc, ne vote pas, et je ne lui en veux pas, il a déjà beaucoup de responsabilités morales dans ce foyer. Il a seulement cette manière de traverser la pièce comme si tout était très sérieux, puis de s’arrêter, de s’étirer, et de regarder le monde avec l’air de dire que tout cela pourrait être plus simple. Je ne le crois pas toujours, mais je le regarde, je ralentis, et parfois, rien que ça, c’est déjà reprendre l’élan.
Le prochain épisode sera plus concret. Il parlera des meutes qui hurlent trop fort, de l’insécurité qu’on installe comme une ambiance, et de cette tentation moderne de se laisser gouverner par la peur parce que la peur, elle, ne demande aucun effort, on la ressent, elle suffit, alors qu’une démocratie ne peut pas se contenter de ressentir, elle doit aussi penser.
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L’insécurité comme méthode
Reprendre la lucidité
La publication de l’épisode suivant aura lieu dans quelques jours, soyez attentifs.

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