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  • La réforme et le cataplasme

    La réforme et le cataplasme

    Avant les aérosols et les traitements modernes, les enfants fragiles des bronches connaissaient le cataplasme Rigollot, un cataplasme à la moutarde appliqué sur le thorax pour « faire sortir le mal ». Ça chauffait, ça rougissait, et l’on n’était jamais totalement certain de l’efficacité réelle du procédé. Des années plus tard, certaines réformes scolaires réveillent curieusement ce souvenir.

    Les Rigollot

    Tous les hivers de mon enfance, on me collait des cataplasmes Rigollot sur le thorax avec la régularité d’une campagne de vaccination républicaine. Deux semaines de bronchite chronique, parfois davantage, et me voilà transformé en petit radiateur humain, allongé sous des couvertures qui sentaient la laine chaude et le Vicks Vaporub.

    Pour me faire supporter le traitement, les adultes avaient trouvé un argument imparable.

    Tu vois, c’est un rigolo.

    Je n’ai jamais vraiment trouvé cela drôle.

    Le cataplasme Rigollot, dans mon souvenir, relevait moins du divertissement que de l’expérience sensorielle limite. Ça chauffait progressivement jusqu’à cette zone d’incertitude où l’enfant se demande si ses bronches vont guérir avant que son torse ne commence à cuire doucement comme une escalope pédagogique.

    Mais les enfants sont naïfs et surtout très confiants dans les adultes. Pendant longtemps, j’ai sincèrement cru que cela s’appelait un « rigolo ». Ce n’est que bien plus tard que j’ai découvert que Rigollot était un nom de marque et non une appréciation humoristique du supplice.

    J’en ai conçu une légère méfiance envers les raisonnements institutionnels consistant à rebaptiser agréablement les choses désagréables.

    Avec les années et quelques circulaires ministérielles plus tard, je constate que l’Éducation nationale possède elle aussi ses Rigollot. Dès que le système tousse, on applique quelque chose de chaud. Une réforme. Un ajustement de réforme. Une réorganisation destinée à corriger les effets de la précédente qui avait déjà vocation à simplifier celle d’avant.

    Et comme dans mon enfance, on nous explique avec un sourire rassurant que tout cela est parfaitement raisonnable.

    Vous allez voir, ce sera plus simple.

    Le terrain, lui, ressent surtout l’échauffement.

    Les emplois du temps rougissent. Les équipes chauffent doucement à feu administratif. Les chefs d’établissement développent une respiration sifflante à l’approche des conseils pédagogiques exceptionnels programmés pour traiter l’urgence créée par la précédente urgence.

    Le proviseur souffreteux que je suis devenu observe cela avec une forme de tendresse fatiguée. Ancien petit garçon sous cataplasme devenu gestionnaire de fièvres institutionnelles, je reconnais immédiatement la logique du traitement visible. Il faut que ça chauffe un peu pour prouver qu’on agit.

    Alors on applique. Une couche de dispositif sur une couche de pilotage, une terminologie nouvelle par-dessus, et parfois un comité de suivi du cataplasme précédent pour faire bonne mesure.

    Le plus étonnant est que tout le monde finit par surveiller la rougeur plutôt que la guérison. Si l’institution transpire beaucoup, c’est forcément que quelque chose se passe.

    Pendant ce temps, Solo, mon chat, me regarde relire pour la troisième fois une FAQ de vingt pages expliquant un dispositif supposé simplifier l’organisation des classes. Son regard dit tout ce qu’il y a à dire. Lui au moins possède la sagesse de s’éloigner quand quelque chose l’irrite.

    Le proviseur, lui, convoque une réunion.

    Avec le recul, je crois que mes vieux cataplasmes m’ont appris une vérité assez utile sur les réformes. Ce n’est pas parce qu’un traitement chauffe qu’il soigne. Ce n’est pas parce qu’il irrite qu’il agit profondément. Et ce n’est pas parce qu’on appelle cela « rigolo » que ceux qui le subissent trouvent réellement la chose amusante.

    Les enfants finissent toujours par comprendre les jeux de langage des adultes.

    Les personnels aussi.