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    La Crypte du Lycée Ambroise Paré

    Les noms sous la chapelle

    La Crypte du lycée Ambroise Paré, sous la chapelle Sainte-Hélène, cette archive souterraine conserve les traces d’élèves passés là bien avant nous : noms, dates, fragments d’un retable du XVIIIe siècle, mémoire murée puis redécouverte. Ce n’est pas un décor insolite, c’est une autre histoire du lycée.

    Ce n’est pas un escape game.

    Il y a pourtant un accès discret, un escalier, une porte que l’on n’ouvre pas tous les jours, un couloir voûté où l’on avance en baissant instinctivement la voix, des murs couverts de noms, des dates anciennes, des fragments de pierre, des récits d’élèves disparus depuis longtemps et cette impression assez rare, dès les premiers mètres, que le lycée que l’on croyait connaître gardait sous lui une autre histoire.

    On descend sous la chapelle Sainte-Hélène.

    Sous l’ancienne chapelle du couvent des Ursulines, devenue partie du lycée Ambroise Paré, sous ce bâtiment que des générations d’élèves ont longé sans toujours imaginer qu’il reposait sur un autre espace, voûté, humide, silencieux et obstinément présent, même lorsque l’on avait choisi de le faire disparaître.

    Au-dessus, le lycée continue sa vie ordinaire. Des élèves cherchent une salle, d’autres découvrent avec une sincère surprise que la sonnerie n’est pas une suggestion, un assistant d’éducation rappelle qu’un couloir n’est pas une voie rapide et quelque part, dans un bureau, un proviseur signe des documents dont il espère parfois, dans un moment d’optimisme administratif assez touchant, qu’ils laisseront une trace durable dans l’histoire de l’établissement.

    Puis on descend.

    Et très vite, il devient évident que les documents signés au stylo noir sur papier à en-tête auront sans doute moins de longévité que quelques lettres tracées à même la voûte par un élève du XIXe siècle.

    Il faut savoir rester modeste.

    Les murs s’en chargent.

    Des noms partout

    La crypte est là, sous la chapelle. Elle n’est pas une invention, ni une légende fabriquée pour donner un peu de romanesque à un lycée déjà bien pourvu en couloirs, en escaliers et en histoires. Elle existe vraiment, massive, basse par endroits, voûtée, avec ses irrégularités de pierre, ses reprises, ses ombres, ses gravats, ses fragments sculptés et surtout ses noms.

    Des noms partout.

    Sur les murs, sur la courbe des voûtes, dans les angles, en lettres immenses ou plus discrètes, parfois appliquées, parfois franchement envahissantes, tracées au noir, à la peinture, au crayon, comme si chacun avait voulu inscrire là une preuve de son passage avant de remonter vers le monde ordinaire.

    Ce ne sont pas des inscriptions officielles. Pas des plaques commémoratives. Pas des formules soigneusement validées par une commission patrimoine après trois réunions préparatoires et un compte rendu diffusé en pièce jointe.

    Ce sont des traces.

    Et c’est peut-être pour cela qu’elles touchent autant.

    Graffitis anciens et noms d’élèves inscrits sur la voûte de la crypte, dont Leroyer 1889.
    Sous la voûte, les noms d’élèves devenus archives malgré eux.

    Depuis très longtemps, les humains laissent des traces sur les murs. Les hommes préhistoriques l’ont fait dans les cavernes, avec des animaux, des mains, des signes dont nous cherchons encore le sens. Les lycéens l’ont fait dans cette crypte, avec moins de bisons et davantage de patronymes, ce qui constitue une évolution discutable du point de vue plastique mais assez cohérente dans l’histoire de l’adolescence. D’autres le font aujourd’hui dans les villes, par le graffiti, le tag, le graff ou l’urban art, avec des statuts très différents, de la dégradation pure à l’œuvre reconnue, du geste interdit à la fresque inaugurée par un élu souriant.

    Ici, la question n’est donc pas d’abord celle de la qualité artistique.

    Certains noms sont beaux par hasard, d’autres le sont moins, quelques-uns semblent avoir été écrits par quelqu’un qui souhaitait avant tout que l’ensemble de la Mayenne sache qu’il était passé par là. Mais ce qui importe n’est pas le style.

    C’est le geste.

    Dire j’étais là. Dire je suis passé. Dire je ne veux pas disparaître tout de suite. Dire, même maladroitement, qu’un être humain a occupé ce lieu, un jour, avec son corps, son souffle, son inquiétude peut-être, son insolence sûrement et cette certitude très adolescente que laisser son nom quelque part revient à négocier avec le temps.

    Il faut évidemment rappeler, par prudence professionnelle, que cette chronique ne vaut pas autorisation générale de transformer les murs du lycée en registre d’état civil sauvage. Laisser une trace sur un mur peut être une faute, une bravade, une insolence, un jeu, parfois une œuvre et souvent un geste discutable. Mais l’interdit n’épuise pas le sens. Il arrive même, ce qui est très désagréable pour l’autorité, qu’une faute dure plus longtemps que le règlement qui l’a condamnée.

    Dans la crypte, un nom comme Leroyer, écrit en grand sous la voûte, aura peut-être laissé dans l’histoire matérielle du lycée une trace plus visible que le soixante-seizième proviseur, ce qui invite ce dernier à une modestie salutaire. Il y a des jours où l’on croit tenir les murs parce que l’on possède les clés. Les murs savent très bien que nous ne faisons que passer devant eux.

    Inscription Leroyer 1889 peinte sur le mur de la crypte du lycée Ambroise Paré.
    Leroyer 1889, ou la revanche tranquille d’un nom d’élève sur les archives officielles.

    Une mémoire murée

    La crypte de la chapelle Sainte-Hélène appartient à cette histoire réelle et souterraine du lycée Ambroise Paré. Elle fut connue, fréquentée, redoutée, murée, oubliée, puis redécouverte. À la fin du XIXe siècle déjà, des textes évoquent cet espace sous la chapelle, avec ses accès bouchés et ces élèves qui s’y retrouvaient discrètement, à l’abri des regards adultes. Il faut se représenter la scène sans trop la romancer mais sans l’assécher non plus. Quelques adolescents, un lieu interdit, la sensation d’échapper un moment à l’ordre scolaire, l’excitation de la transgression, peut-être la peur d’être surpris et au-dessus d’eux toute la mécanique de la surveillance qui devait considérer avec un enthousiasme modéré l’existence d’un tel refuge.

    Par solidarité avec mes prédécesseurs, je reconnais volontiers qu’un groupe d’élèves disparaissant sous une chapelle ne correspond pas exactement au modèle idéal d’un établissement parfaitement maîtrisé.

    La crypte fut donc fermée. Puis rouverte. Puis refermée encore, comme si chaque époque hésitait entre la curiosité et l’inquiétude, entre le désir de savoir et le besoin très administratif de ne pas avoir d’ennuis.

    Après la Seconde Guerre mondiale, des élèves y descendent de nouveau, avec l’accord discret des autorités du lycée. Ils y découvrent des ossements, des fragments de statues, des traces d’un passé religieux plus ancien. La découverte fascine mais elle pose immédiatement des questions très concrètes. Que faire d’un tel lieu dans un lycée ? Comment le sécuriser ? Comment empêcher qu’il ne devienne une destination régulière pour élèves trop curieux ? Dans les années qui suivent, probablement vers 1947, le proviseur décide de faire combler l’accès.

    Vu d’aujourd’hui, le geste peut sembler brutal. Il faut pourtant lui rendre sa logique d’époque. On ne pense pas encore valorisation patrimoniale, médiation, visite encadrée ou projet interdisciplinaire. On pense danger, responsabilité, ordre matériel, tranquillité des nuits et solidité des planchers. On protège en fermant. On gouverne en murant. On règle un problème en le recouvrant.

    Et pendant presque quarante ans, des centaines d’élèves passent tout près du secret.

    Ils montent les escaliers, descendent les couloirs, vont en cours, préparent des examens, vivent leurs amitiés, leurs chagrins, leurs enthousiasmes et leurs retards, sans savoir qu’une crypte entière dort sous la chapelle, à quelques mètres d’eux. Le lycée possède alors une mémoire fermée. Un lieu existe, mais il ne parle plus. Il est là, sous les pas, sous les habitudes, sous le quotidien.

    C’est peut-être cela le plus troublant.

    Un établissement scolaire donne souvent l’impression de tout exposer, les emplois du temps, les notes, les salles, les circulaires, les réunions, les listes, les projets. Pourtant, pendant près de quatre décennies, Ambroise Paré a conservé sous lui une pièce oubliée de sa propre histoire. Des générations sont passées à côté du secret des lieux. Elles l’ont frôlé sans le savoir.

    Redescendre pour comprendre

    Il faudra attendre les années 1990 pour que le regard change vraiment.

    La crypte cesse alors d’être seulement une histoire transmise entre anciens, une rumeur de bâtiment ou une légende de couloir. Elle devient un objet de recherche. Cette redécouverte doit beaucoup à Jean-Loup Lachaud, alors conseiller principal d’éducation au lycée Ambroise Paré, passionné d’histoire locale et engagé dans les travaux de la Société d’Archéologie et d’Histoire de la Mayenne.

    Il aurait pu sourire poliment aux récits, comme on sourit aux légendes scolaires avant de retourner à l’appel des absents. Il choisit au contraire de les prendre au sérieux. C’est souvent ainsi que commencent les belles enquêtes.

    Avec des élèves volontaires réunis dans un club Histoire et Architecture, il confronte les témoignages aux archives, interroge les anciens, recherche les accès, organise un travail de déblaiement et peu à peu, ce que le lycée avait recouvert réapparaît. Il faut imaginer cette scène. Des lycéens des années 1990 retirent des gravats pour retrouver les traces laissées par des élèves du XIXe siècle. Une génération scolaire remet au jour les signes d’une autre génération scolaire.

    On parle souvent de transmission à l’école avec des mots très élaborés qui finissent parfois par perdre le chemin de la classe. Là, la transmission avait les mains dans la poussière.

    Parmi ces élèves figuraient notamment Olivier Brindejonc, Anne Couaillier, Estelle David, Stéphanie Goisbeault, Nadège Huard, Benjamin Lachaud, Emmanuelle Michel et Nathalie Rouault. Leurs noms méritent d’être rappelés, non par goût de la liste mais parce qu’ils prennent place à leur tour dans cette chaîne de traces. Ils ne furent pas simplement les participants d’une activité originale. Ils furent les redécouvreurs d’un lieu qui attendait qu’on le regarde autrement.

    Grâce à cette initiative, la crypte est redevenue lisible.

    Non pas restaurée au point de devenir propre, lisse, apprivoisée, presque décorative, ce qui aurait été une autre manière de la perdre. Lisible simplement, c’est-à-dire offerte à la compréhension sans être vidée de son trouble.

    Les restes s’obstinent

    Fragments de pierres sculptées attribuées au retable de la chapelle, conservés au sol dans la crypte
    Dans un angle de la crypte, des fragments du retable mis à mal par la Révolution française

    Dans un angle de la crypte, au milieu des pierres, subsistent encore des fragments du retable de la chapelle. Il faut presque les chercher. Ce ne sont plus que des morceaux, des reliefs brisés, des pierres sculptées devenues silencieuses. Ces restes appartenaient à un décor religieux du XVIIIe siècle, mis à mal par la Révolution française avant d’être conservé, relégué ou enfoui sous la chapelle même à laquelle il avait appartenu. On ne sait pas toujours si les siècles protègent ou abandonnent. Souvent, ils font les deux à la fois.

    Le retable n’est plus debout. Il ne structure plus le regard, il ne porte plus la prière, il ne domine plus l’espace de la chapelle. Et pourtant il demeure là, fragmentaire, discret, presque effacé, comme si l’histoire avait hésité au dernier moment à le faire disparaître complètement. Les grands ensembles officiels peuvent se briser. Les œuvres voulues pour durer peuvent tomber en morceaux. Les restes, eux, parfois, s’obstinent.

    C’est peut-être pour cela que les noms sur la voûte prennent une telle force. Ils ne sont pas plus nobles que le retable, ils ne sont pas plus beaux, ils ne sont même pas plus légitimes. Mais ils sont là. Ils ont survécu. Un élève a écrit son nom trop grand, un autre plus petit, un autre a ajouté une date, un autre encore a peut-être simplement imité celui qui l’avait précédé. Ils ne pensaient pas devenir des archives. C’est le destin ordinaire des adolescents. Ils veulent vivre intensément le présent et parfois, sans le savoir, ils fabriquent de la mémoire.

    Un lieu que l’on n’ouvre pas n’importe comment

    Aujourd’hui, la crypte est toujours accessible, mais elle ne l’est pas comme une salle ordinaire. Elle s’ouvre dans certaines circonstances, lors de visites insolites organisées par la Maison des Lycéens, lors de moments festifs, de temps forts de l’établissement ou d’occasions particulières. Les visites sont encadrées, limitées, accompagnées. On n’y descend pas pour ajouter une curiosité à un parcours, ni pour faire frissonner un public facile. On y descend pour comprendre ce que les lieux gardent et ce que les générations se transmettent sans toujours le savoir.

    Le plus frappant, lors des visites, c’est que la crypte impose d’elle-même une autre tenue. Les voix baissent. Les pas ralentissent. Les regards cherchent les dates, déchiffrent les noms, s’arrêtent sur un relief brisé, sur un morceau de pierre, sur une inscription à moitié perdue. Personne n’a besoin de faire un grand discours sur le respect dû au patrimoine. La crypte s’en charge mieux que nous.

    Visiteurs découvrant la crypte de la chapelle Sainte-Hélène lors d’une visite encadrée au lycée Ambroise Paré.
    La crypte n’est pas seulement un lieu retrouvé. Elle est aujourd’hui un lieu transmis.

    Au fond, cette crypte raconte bien davantage qu’une curiosité locale. Elle dit ce que tout établissement ancien garde en lui, sous l’ordre apparent des bâtiments, sous la vie quotidienne, sous les emplois du temps et les réformes successives. Elle garde des décisions oubliées, des prudences administratives, des élans d’élèves, des gestes défendus, des fragments religieux, des traces sauvées presque par accident. Elle rappelle qu’un lycée n’est pas seulement un lieu où l’on prépare des examens, même si l’époque semble parfois vouloir tout ramener à cette fonction utile et mesurable.

    Un lycée est aussi un lieu où l’on passe, où l’on grandit, où l’on se cogne parfois au monde, où l’on laisse quelque chose de soi, volontairement ou non.

    Sous la chapelle Sainte-Hélène, des élèves ont écrit leurs noms.

    Ils voulaient peut-être simplement marquer leur passage.

    Ils ont fait davantage.

    Ils ont obligé le lycée à se souvenir d’eux.