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  • La disparition bien organisée

    La disparition bien organisée

    Écrire, c’est tenir la main à celui qu’on a été, non pour lui donner raison, mais parce qu’il est trop tard pour lui demander pardon.

    Il avait dix-sept ans, il était en première et il écrivait beaucoup, avec cette ardeur un peu désordonnée des adolescents qui confient aux cahiers ce qu’ils ne savent pas encore confier aux vivants, des débuts de textes, des phrases trop longues, des pensées solennelles dont certaines mériteraient aujourd’hui une indulgence fraternelle et d’autres, soyons honnête, une disparition rapide au fond d’une cheminée administrative, après avis favorable d’une commission spécialement réunie pour la protection du lecteur innocent. Mais il écrivait, et c’était déjà une manière de tenir, non pas forcément de comprendre, car comprendre vient souvent plus tard, lorsque les choses ont perdu leur chaleur immédiate et que l’on peut enfin les ranger dans des phrases présentables, mais de permettre à quelque chose de sortir sans devoir passer par la voix, cette voix qui, parfois, reste coincée quelque part entre la gorge, le sourire et la nécessité très sociale de ne pas trop compliquer la soirée.

    Il était jovial aussi, et il faut le dire sans le minorer, car je ne veux pas lui fabriquer après coup une silhouette d’adolescent sombre, immobile dans un angle, abonné à la mélancolie comme d’autres aux revues ferroviaires ou aux grandes causes perdues. Il riait, il aimait rire, il parlait peut-être trop, il donnait le change avec un entrain qui n’était pas seulement une façade. C’est cela qui rend les choses plus délicates. Les rôles que l’on joue ne sont pas entièrement faux. Ils empruntent beaucoup à celui qui les porte. Il y avait donc chez ce garçon une vraie joie, une vraie présence, une vraie chaleur, et, mêlée à tout cela, une fatigue plus sourde, presque invisible, que personne ne pouvait deviner puisqu’il avait précisément appris à la rendre fréquentable.

    Il avait une bande d’amis, et les prénoms reviennent avec cette douceur un peu étrange que prennent les noms lorsqu’ils traversent les années sans demander de comptes : Jean-Pierre, Jean-Philippe, Nadia, Hélène, Claire, Yvan, Peter, Jacques, Éric, Didier. Ils n’étaient pas un décor, encore moins un tribunal. Ils étaient là, dans cette lumière brouillonne de l’adolescence où l’on s’apprécie parfois avec une sincérité immense sans savoir exactement ce que chacun protège en lui-même. Il était aimé probablement, apprécié certainement, et c’est peut-être là que commence la vraie mélancolie, non dans le manque d’affection, mais dans cette impossibilité de la recevoir sans aussitôt se demander à qui elle s’adresse.

    Qui aiment-ils quand ils m’aiment ?

    Cette question-là ne se formulait peut-être pas ainsi, avec la netteté tardive de l’adulte qui a l’insolence de mettre des titres sur ses anciennes confusions, mais elle travaillait déjà sous la surface, tenace, silencieuse, légèrement mal élevée. Aimaient-ils le garçon qui riait, qui répondait, qui faisait bonne figure, qui savait être présent dans le groupe, suffisamment disponible pour rassurer tout le monde, lui compris, ou bien auraient-ils aimé avec la même évidence celui qui se tenait en retrait derrière cette version aimable de lui-même ? Il ne leur en voulait pas, surtout pas. C’était même parce qu’il tenait à eux que la question faisait mal. On ne redoute vraiment le jugement que de ceux dont l’estime compte.

    Ce week-end-là, avec la bande habituelle, quelque chose a décroché, non pas brutalement, non pas dans une scène que l’on pourrait raconter avec des violons, de la pluie et ce goût du drame que j’ai parfois mais que la vérité m’oblige ici à tenir en laisse, plutôt comme un léger décollement intérieur. Il était là, parmi les autres, dans une soirée qui aurait dû rester du côté simple des souvenirs, avec ses rires, ses conversations, son désordre de jeunesse, et soudain il s’est vu participer. Il s’est entendu répondre. Peut-être même s’est-il entendu rire, ce qui peut devenir très inquiétant lorsque le rire semble venir d’un endroit où l’on n’est plus tout à fait.

    Il jouait trop bien.

    Alors il est parti sans prévenir.

    Ce n’était ni glorieux ni très malin, et l’on pourrait même dire, avec la sévérité modérée que mérite l’adolescent que j’étais, que la gestion collective de l’information fut ce soir-là d’une faiblesse regrettable. Il aurait pu dire “je vais marcher”, “je reviens”, “j’ai besoin d’air”, phrases simples, utiles, presque raisonnables, mais le raisonnable suppose que l’on ait déjà compris ce qui arrive, ou du moins que l’on dispose d’un petit formulaire intérieur suffisamment lisible pour le transmettre aux autres. Lui n’avait pas cela. Il savait seulement qu’il devait sortir de la pièce, sortir du rôle, sortir quelques instants de cette version de lui-même qui tenait trop bien debout pour être tout à fait habitable.

    Plus tard, il apprendrait que son départ avait inquiété tout le monde, et ce plus tard compte beaucoup, parce que sur le moment il ne pensait pas à l’inquiétude des autres, il ne pensait pas vraiment, il partait, simplement, avec cette maladresse des jeunes gens qui savent éprouver des choses très complexes mais ne savent pas encore prévenir convenablement la compagnie. Il ne voulait pas disparaître de la vie. Il ne voulait pas en finir. Il faut le dire clairement, même si la clarté n’est pas toujours ce qui sert le mieux les effets littéraires. Il voulait au contraire continuer, respirer autrement, reprendre un peu d’air dans la coulisse, quitter un instant le personnage pour vérifier que quelqu’un existait encore derrière lui.

    Il pensait déjà, confusément, ce que je crois encore aujourd’hui : plus fort la vie. Pas la vie héroïque, pas la vie triomphante avec drapeau, fanfare et discours de clôture, mais la vie plus forte parce qu’elle insiste, parce qu’elle revient, parce qu’elle se faufile même dans les endroits où l’on croyait n’avoir rien préparé pour elle. Il y avait chez ce garçon-là une tristesse, oui, une inquiétude, une clandestinité intérieure dont il ne savait que faire, mais il y avait aussi cette obstination vitale qui empêche de confondre la fuite avec le renoncement. Il partait pour tenir, ce qui peut sembler contradictoire seulement à ceux qui n’ont jamais eu besoin de quitter une pièce pour rester vivants à l’intérieur d’eux-mêmes.

    La gare de Laval n’était pas loin. Il a marché vers la partie marchandises, le long des voies désaffectées. Je tiens à ces mots, non parce qu’ils feraient une belle métaphore, justement non, mais parce que c’était là. La gare. Les voies. La partie marchandises. Un endroit un peu à l’écart, pas complètement abandonné, pas vraiment vivant non plus, un endroit où l’on peut marcher sans devoir sourire à quelqu’un, sans répondre, sans tenir sa place, sans cette obligation légère et terrible d’être reconnaissable. Il ne cherchait pas un train, il ne cherchait pas une fin, il cherchait un peu d’absence, ce qui est très différent.

    Il était vide et étrangement calme, avec cette forme de calme qui ne ressemble pas à la paix mais à une suspension, comme si quelque chose s’éteignait provisoirement dans la tête pour que le reste continue de fonctionner. Dedans pourtant cela parlait, et cela parlait même beaucoup, car je crois que mon cerveau n’a jamais vraiment cessé de tenir réunion avec lui-même. Il devait déjà y avoir un président de séance, deux contradicteurs, un secrétaire anxieux et probablement un ordre du jour interminable. On voit que certaines vocations se dessinent tôt, hélas, même lorsqu’elles prennent d’abord la forme d’un comité intérieur chargé d’examiner les conditions de survie de l’âme.

    Une phrase revenait.

    Personne ne peut savoir.

    Elle n’expliquait rien. Elle fermait tout.

    Personne ne peut savoir, non parce qu’il y aurait eu une faute précise, une scène à confesser, un secret proprement emballé que l’on pourrait poser au milieu de la table en attendant le verdict, mais parce qu’il y avait une part de lui qui ne devait pas être exposée, une vie intérieure tenue en retrait, non par goût du mystère, non par raffinement littéraire, mais parce qu’il ne savait pas ce qui resterait des liens si cette part-là entrait dans la pièce. Il ne s’agissait pas seulement de garder quelque chose pour soi. Il s’agissait de ne pas mettre à l’épreuve l’affection des autres.

    Voilà le vrai trouble.

    Les autres l’aimaient peut-être, mais lui ne savait pas si leur affection aurait la même douceur une fois retirée cette couche de bonne humeur, d’esprit, de disponibilité, de conformité aimable qui faisait de lui un garçon agréable à avoir dans une bande, dans une conversation, dans une soirée. Il ne les accusait pas, il ne leur en voulait pas, il les aimait je crois, et c’est même pour cela que la question faisait mal. Il y a une injustice profonde à douter de ceux qui vous aiment parce qu’on ne sait pas encore comment se présenter à eux entièrement. On les prive de leur courage possible. On se prive de leur chaleur réelle. On reste à la fois dedans et dehors, très présent, très drôle parfois, et pourtant prêt à chercher la porte dès que le rôle devient trop étroit.

    Qui aime-t-on quand on aime quelqu’un qui se cache ?

    Et que devient celui qui se cache quand il est aimé ?

    Ces questions ne crient pas, elles ne font pas de scène, elles ne renversent pas les tables, elles s’installent plutôt avec une patience désagréable, prennent une chaise dans un coin et restent des années, en faisant semblant de ne pas gêner. À dix-sept ans, il ne les formulait pas ainsi. Il n’avait pas encore cette petite manie d’adulte qui consiste à transformer les vertiges anciens en belles phrases vaguement maîtrisées. Il marchait, c’est tout, près des voies désaffectées, avec cette phrase dans la tête, personne ne peut savoir, et avec quelque chose d’autre, plus têtu, plus bas, moins formulé : il faudra bien pourtant vivre.

    Il ne faudrait pas trahir cette marche en lui donnant trop de sens après coup. Je me méfie des souvenirs que l’on habille trop bien, surtout lorsqu’ils se laissent faire et qu’ils deviennent soudain disponibles pour une jolie prose, avec clair-obscur, profondeur, et cette tentation un peu coupable de transformer un adolescent perdu en personnage littéraire. Ce soir-là, il ne préparait pas un texte. Il ne construisait pas une scène fondatrice. Il ne marchait pas pour fournir plus tard à son moi adulte un matériau convenable. Il marchait parce qu’il ne savait plus rester. Ce n’est pas moins noble. C’est même plus vrai.

    Les voies désaffectées n’ont rien dit, ce qui était sans doute leur principale qualité. Elles ne consolaient pas. Elles ne jugeaient pas. Elles ne demandaient pas d’explication. Elles étaient là, dans cette réserve silencieuse des lieux qui n’ont plus tout à fait d’usage officiel, et elles l’ont laissé marcher sans le sommer de devenir quelqu’un. J’aime assez, aujourd’hui, cette idée qu’un lieu inutile ait pu offrir à ce garçon une forme modeste d’hospitalité. Ce n’est pas une grande révélation, encore moins un salut. C’est peu. C’est beaucoup.

    Je voudrais aujourd’hui rejoindre ce garçon sans lui faire la leçon.

    C’est tentant, la leçon. L’adulte arrive toujours après avec ses mots propres, ses analyses, ses progrès supposés et cette insupportable tendance à croire qu’il aurait mieux fait s’il avait été là. Mais il était là, justement. Et il a fait comme il a pu. Il est parti sans prévenir. Il a inquiété ses amis. Il a marché près de la gare. Il a eu peur sans vouloir disparaître tout à fait. Il a aimé la vie sans savoir encore comment y entrer entier. Rien ne serait plus injuste que de lui demander, depuis le confort relatif de la suite, d’avoir eu la clarté que personne ne lui avait encore donnée.

    Je ne lui dirais donc pas que tout ira bien, d’abord parce que ce n’est pas vrai, ensuite parce que ce genre de phrase a toujours l’air d’avoir été fabriqué par quelqu’un qui ne veut pas vraiment écouter la question. Tout n’ira pas bien. Il y aura des détours, des arrangements, des pertes, des fidélités compliquées, des courages tardifs, des jours magnifiques et d’autres où l’on découvrira que l’ancien secret a changé de costume sans quitter tout à fait la pièce. Il y aura aussi de l’amour, de l’amitié, du travail, des responsabilités, des rires, et cette étrange capacité à tenir debout en public tout en continuant parfois à chercher en soi le garçon resté près des rails.

    Je ne lui dirais pas que sa vie sera simple. Je lui dirais qu’elle sera plus vaste.

    Je lui dirais qu’il avait le droit d’être là.

    Pas seulement comme le garçon jovial, pas seulement comme l’ami que l’on apprécie, pas seulement comme celui qui écrit beaucoup, parle assez, rit quand il faut et disparaît parfois sans fournir le mode d’emploi. Il avait le droit d’être là sans proposer aux autres une version simplifiée de lui-même, sans réduire sa présence à ce qui paraissait acceptable, sans confondre la paix du groupe avec l’effacement patient de ce qui, en lui, demandait pourtant à vivre. Il avait le droit d’être aimé sans devoir vérifier en permanence si son visage tenait encore.

    Je ne sais pas si cela aurait suffi.

    Probablement pas.

    Mais il y a des phrases qui arrivent trop tard et qui valent quand même la peine d’être dites. Elles ne réparent rien, elles ne réécrivent pas la soirée, elles ne ramènent pas le garçon dans la bande, elles ne retirent pas l’inquiétude des amis, elles ne donnent pas à la gare de Laval une fonction romanesque qu’elle n’avait pas demandée. Elles reviennent simplement, avec leur retard, leur maladresse, leur obstination, et peut-être que l’écriture n’est pas beaucoup plus que cela : revenir vers celui qu’on a été, non pour lui donner raison, non pour transformer sa peur en destin, non pour fabriquer une belle origine avec éclairage indirect et émotion garantie, mais parce qu’il est trop tard pour lui demander pardon.

    Pardon de l’avoir laissé croire qu’il fallait mériter sa place. Pardon de l’avoir parfois applaudi, moi aussi, lorsqu’il tenait si bien son personnage. Pardon de ne pas avoir su lui dire plus tôt que l’affection véritable ne devrait pas exiger de nous une traduction simplifiée. Pardon d’avoir mis tant d’années à comprendre que la disparition peut être parfaitement organisée, si bien organisée même qu’elle finit par ressembler à un tempérament, à une élégance, à une forme de sociabilité réussie.

    Il ne demandait pourtant pas grand-chose.

    Être là.

    Être aimé sans disparaître.

    Vivre plus fort que la peur.

    Et peut-être que toute mon écriture, depuis, n’a été qu’une manière de revenir vers lui par les voies de service, dans la partie marchandises de la mémoire, là où l’on range ce qui n’a jamais vraiment quitté la ville, et de lui dire enfin, avec une tendresse tardive, imparfaite, un peu honteuse mais sincère, qu’il avait le droit d’être là.

    Trop tard, oui.

    Mais pas trop tard pour lui tenir la main.