Étiquette : respect des élèves

  • Respecter, écouter, transmettre

    Respecter, écouter, transmettre

    Une chronique sur l’autorité éducative, la parole des élèves et cette exigence simple mais immense : tenir sans écraser, écouter sans minimiser, transmettre sans trahir.

    Il y a des mots que l’administration écrit parfois avec une sécheresse de formulaire, des mots posés dans une note de service, alignés sagement sous un en-tête, adressés à des adultes sérieux, dans une institution sérieuse, à propos de sujets sérieux et puis il arrive que ces mots, malgré leur costume réglementaire, se mettent à trembler un peu, non parce qu’ils seraient fragiles mais parce qu’ils touchent à ce qu’il y a de plus vivant dans un établissement scolaire.

    Respecter.

    Écouter.

    Transmettre.

    Trois verbes, trois gestes, trois réflexes professionnels, pourrait-on dire, puisque c’est bien ainsi qu’il faut les nommer lorsque l’on dirige un lycée, lorsque l’on écrit pour des personnels, lorsque l’on sait que les mots doivent être clairs, utilisables, protecteurs, opposables parfois et compréhensibles toujours.

    Et pourtant, derrière ces trois verbes, il y a beaucoup plus qu’une procédure.

    Il y a un élève qui baisse les yeux au mauvais moment, un autre qui parle trop fort pour cacher qu’il va mal, une jeune fille qui dit une phrase minuscule dont on comprendra plus tard qu’elle était immense, un garçon qui plaisante pour ne pas pleurer, un groupe qui rit trop vite, une classe qui se tait trop longtemps, un adulte qui sent que quelque chose ne va pas sans savoir encore quoi, une parole qui arrive de travers, confuse, incomplète, maladroite, parce que les adolescents ne déposent pas toujours leur vérité dans des phrases parfaitement construites.

    Ils font comme ils peuvent et nous aussi parfois.

    Mais justement, l’École n’est pas seulement le lieu où l’on enseigne des savoirs, des méthodes, des programmes, des dates, des définitions, des théorèmes, des analyses de texte, des consignes de sécurité et des convocations à signer. L’École est aussi ce lieu très particulier où des enfants, puis des adolescents, sont confiés chaque matin à des adultes qui ne sont ni leurs parents, ni leurs amis, ni leurs juges mais qui reçoivent pourtant une part de leur vie, de leur fatigue, de leurs inquiétudes, de leurs colères, de leur honte parfois et de leur courage aussi.

    C’est une responsabilité immense, elle n’est pas spectaculaire, elle ne fait pas de bruit.

    Elle tient dans un regard, dans une porte laissée ouverte, dans une phrase posée sans trembler, dans un rappel à la règle qui ne cherche pas à vaincre l’élève mais à le ramener dans le cadre commun, dans une sanction qui ne se venge pas, dans un entretien qui n’écrase pas, dans une écoute qui ne promet pas l’impossible mais qui refuse l’abandon.

    On pourrait croire que le respect dû à l’élève affaiblit l’autorité de l’adulte. C’est une erreur. C’est même exactement l’inverse.

    L’autorité éducative ne devient pleinement légitime que lorsqu’elle s’exerce sans humiliation. Un adulte peut rappeler une règle, exiger un travail, sanctionner un comportement, interrompre une dérive, dire non, dire stop, dire maintenant cela suffit et il doit parfois le faire avec fermeté, avec netteté, avec cette clarté qui protège aussi le groupe. Mais il ne gagne rien à blesser, il ne se grandit pas en rabaissant, il ne devient pas plus fort parce qu’un élève se sent plus petit.

    La honte n’éduque pas. Elle marque.

    Je le sais d’une manière qui n’est pas seulement professionnelle.

    On devient chef d’établissement avec des textes, des concours, des fonctions, des responsabilités, des réunions et quelques kilos de dossiers numériques. On le devient aussi avec l’enfant que l’on a été. Il marche encore quelque part, non loin de nous, cet enfant-là. Il n’occupe pas le bureau du proviseur et c’est sans doute préférable car il renverserait probablement le café sur les parapheurs mais il n’est jamais très loin, il écoute derrière la porte.

    Et parfois, lorsque j’écris qu’il ne faut jamais humilier un élève, ce n’est pas seulement le proviseur qui parle, c’est aussi l’ancien élève qui se souvient.

    L’envers de l’École

    Je me souviens de cette violence particulière qui ne venait pas toujours de la cour, ni des camarades, ni des jeux cruels de l’enfance mais de l’École elle-même. Il faut bien le dire, avec prudence mais sans détour, la première violence à l’École est parfois la violence de l’École. Pas l’École comme idéal, pas l’enseignement public que je sers et que j’aime profondément, mais son envers parfois, celui des certitudes raides, des classements trop rapides, des humiliations ordinaires, celui qui fait d’une différence sociale une faute personnelle, d’une apparence un diagnostic, d’un vêtement un destin.

    Je n’ai pas toujours été respecté.

    Un instituteur de CM2 m’a laissé des souvenirs dont je me serais volontiers passé, un principal adjoint aussi, à mon époque on disait sous-directeur. Je leur épargne leur nom parce que ce n’est pas leur procès que j’écris ici mais il faut bien dire les choses, leur violence n’était pas seulement faite de paroles. Elle passait par des gestes, des attitudes, des manières de tenir un enfant sous le regard des autres, de lui faire sentir sa petitesse, de lui apprendre très tôt que l’École pouvait aussi blesser avec les mains, avec la voix, avec l’autorité et avec ce pouvoir terrible que possède un adulte lorsqu’il se croit autorisé à humilier.

    Au collège, dans un établissement de centre-ville où les origines sociales se lisaient parfois plus vite que les carnets de correspondance, j’ai connu cette manière insidieuse d’être assigné à sa place. Mes vêtements parlaient avant moi, mon apparence me précédait, mon corps semblait avoir été lu avant que je dise un mot. On ne disait pas forcément pauvre, bien sûr, l’institution a du vocabulaire et sait parfois habiller les brutalités de formules acceptables.

    Mais l’enfant comprend très bien, il comprend même trop bien. Il saisit le regard, le sourire, la remarque légère en apparence, celle qui passe dans l’air comme une plaisanterie et qui pourtant vous remet à votre place. Il découvre que certains élèves ont le droit d’être seulement des élèves, tandis que d’autres doivent d’abord expliquer d’où ils viennent, ce qu’ils portent sur eux, ce qu’ils ne possèdent pas encore, les signes, les codes, les évidences.

    Et cet enfant-là parlait beaucoup, beaucoup trop sans doute.

    On disait qu’il parlait trop, on l’a sûrement écrit quelque part. Cela a dû faire le bonheur de quelques bulletins trimestriels, bavard, agité, intervient sans lever la main, doit canaliser son énergie. Toute une littérature scolaire savait déjà dire qu’un enfant déborde, sans toujours se demander ce qui, en lui, cherchait ainsi à sortir.

    Mais je crois aujourd’hui que je ne parlais pas seulement pour faire du bruit. Je parlais parce que j’avais soif, soif de dire ce qui restait coincé, soif de demander ce que personne n’entendait, soif de comprendre un monde dont les règles semblaient écrites ailleurs, par d’autres et pour d’autres, soif d’apprendre non pour devenir conforme mais pour respirer enfin, pour agrandir l’espace autour de moi, pour trouver une place qui ne soit pas déjà refusée avant même d’avoir été demandée.

    Ceux qui parlent trop ne cherchent pas toujours à occuper l’espace. Parfois, ils cherchent désespérément une oreille. Ils lancent des mots comme on jette des cailloux contre une fenêtre éclairée, non pour casser la vitre mais pour que quelqu’un regarde enfin dehors et dise oui, je t’ai vu, je t’ai entendu, tu peux entrer.

    Écouter un élève, ce n’est donc pas seulement attendre qu’il formule une phrase nette, raisonnable, recevable, presque administrative. Ce n’est pas seulement recevoir une parole proprement emballée, avec les faits, les dates, les lieux et les personnes concernées. Tout cela est nécessaire, bien sûr, lorsqu’il faut protéger, transmettre, agir mais avant la procédure, il y a souvent une parole malhabile, un excès, une colère, une agitation, un silence, une provocation peut-être, quelque chose qui cherche à se dire.

    Tout adulte peut recevoir cela, tout adulte peut aussi le manquer.

    Et aucun de nous n’est à l’abri de le manquer, surtout quand la journée s’est allongée jusqu’à user la patience, quand les sollicitations s’empilent, quand une classe fatigue, quand un élève recommence, quand l’institution demande tout, tout de suite, avec l’élégance très relative d’une case à cocher avant dix-sept heures. Aucun adulte n’arrive au travail comme une page blanche. Il entre parfois dans l’établissement avec sa propre valise, un enfant malade, un parent qui vieillit, une inquiétude familiale, une fatigue ancienne, une peine tenue droite sous la veste ou le manteau, parce qu’il faut bien avancer, ouvrir la porte, accueillir les élèves, tenir la classe, répondre aux urgences et donner malgré tout l’apparence d’une disponibilité entière, quand, au fond de soi, quelque chose demande aussi à être ménagé.

    Trois repères pour ne pas rester seul

    C’est pour cela qu’il faut des repères communs.

    Respecter, c’est ne jamais réduire un élève à son comportement du moment.

    Écouter, c’est accueillir une parole avec sérieux, sans l’enfermer trop vite dans le doute, le drame ou le silence.

    Transmettre, c’est comprendre que protéger un élève ne relève pas d’un héroïsme solitaire mais d’une chaîne d’adultes, de compétences, de responsabilités et de discrétion.

    Cette dernière idée est essentielle. Un adulte n’a pas à tout régler seul. C’est une protection pour l’élève comme pour l’adulte.

    La solitude professionnelle est mauvaise conseillère. Elle pousse à l’improvisation, au silence, à la minimisation, à la réaction trop rapide, à la médiation bricolée, parfois même à cette conversation de couloir qui soulage un instant mais ne traite rien.

    Or une situation préoccupante commence souvent par des fragments. Un morceau de phrase, un changement d’attitude, une absence inhabituelle, une peur devant un téléphone, une fatigue nouvelle, un sourire qui ne tient plus.

    Transmettre, c’est rassembler ces fragments avant qu’ils ne se perdent.

    Transmettre n’est pas trahir, c’est protéger.

    C’est passer le relais, avec des mots simples, factuels et prudents, pour que l’institution puisse enfin voir ce qu’un adulte seul ne pouvait pas porter.

    Quand le savoir ouvre une issue

    Je ne voudrais pas que cette chronique soit seulement une méditation sur ce qui blesse car il y eut aussi les autres, ceux qui n’ont pas appuyé sur la blessure, ceux qui ont tenu bon.

    Des professeurs qui n’ont pas seulement enseigné un programme, des chapitres, des cartes, des dates ou des méthodes. Des professeurs qui ont fait entrer de l’air dans une salle de classe où certains enfants arrivaient déjà avec trop peu d’espace autour d’eux. Des professeurs qui ont desserré l’étau, déplacé les murs invisibles, montré qu’un élève ne se réduisait pas à ses vêtements, à son adresse, à ses silences mal ajustés, à ses maladresses sociales, à la case où d’autres, parfois très tôt, l’avaient rangé.

    C’est peut-être cela, au fond, le plus beau métier de l’École, faire du savoir une issue.

    Le savoir n’est ni la médaille des enfants déjà conformes, ni le luxe discret de ceux qui auraient les bons livres à la maison, les bons codes dans la poche, les bonnes manières à table et les bons vêtements sur le dos. Il est cette chance offerte à chacun de reprendre possession de lui-même.

    Comprendre peut sauver de l’humiliation, penser peut redonner de la hauteur, apprendre peut devenir une manière de respirer quand tout, autour de vous, semble avoir décidé que l’air ne vous appartenait pas.

    Je pense ici à Roger Bouillon, mon professeur d’histoire géographie en classe de troisième.

    Je le cite volontairement.

    Il y a des noms que l’on garde parce qu’ils ont ouvert une fenêtre au bon moment. Avec lui, une carte n’était plus seulement une carte, une date n’était plus seulement une date, un cours n’était plus seulement un cours. Le monde devenait lisible.

    Je n’ai pas oublié.

    C’est sans doute cela, aussi, enseigner.

    Aimer l’École sans lui mentir

    Alors quand un chef d’établissement écrit une note sur le respect dû aux élèves, sur l’accueil de leur parole, sur le signalement des violences et des humiliations, il n’écrit pas seulement pour répondre à une actualité nationale ou à une obligation institutionnelle.

    Il écrit avec ce qu’il sait, avec ce qu’il a vu, avec ce qu’il a reçu, avec ce qu’il n’a pas oublié.

    Il écrit parce qu’il sait que l’École peut blesser. Pas seulement rater, pas seulement passer à côté, blesser vraiment, avec des mots, des gestes, des silences, des regards, des classements trop rapides, avec cette manière terrible de faire comprendre à un enfant qu’il n’est pas tout à fait à sa place.

    Il écrit aussi parce qu’il sait que l’École peut sauver, ouvrir une fenêtre, redresser un regard, donner des mots à celui qui n’en avait pas, faire comprendre que le savoir peut être une issue.

    Toute la difficulté est là.

    Aimer l’École sans lui mentir.

    Servir l’enseignement public sans lui demander d’être une légende.

    Dire ses violences sans salir sa promesse.

    Rappeler les devoirs des adultes sans affaiblir leur autorité.

    Refuser cette loyauté paresseuse qui protège l’institution en abandonnant les élèves.

    Le respect ne se réclame pas comme un tribut. Il ne naît pas de la crainte ni de la docilité. Il se reçoit parce qu’on l’a d’abord donné. Autrement, il n’est qu’une obéissance servile qui ressemble au calme et n’a pourtant rien à voir avec l’éducation.

    Une règle juste n’est pas une règle faible.

    Une règle claire n’est pas une règle brutale.

    Les élèves n’ont pas besoin d’adultes qui renoncent.

    Ils ont besoin d’adultes qui tiennent.

    Mais qui tiennent sans écraser.

    Protéger sans soupçonner tout le monde.

    Écouter sans se prendre pour un enquêteur.

    Transmettre sans bavarder.

    Exercer l’autorité sans atteindre la dignité.

    Enseigner sans assigner.

    Voilà peut-être ce qui tient encore l’École debout quand les textes ne suffisent plus.

    Solo, mon chat norvégien, depuis son fauteuil, aurait probablement trouvé tout cela très humain et un peu compliqué, comme souvent avec les affaires des bipèdes.

    Il aurait eu tort sur un point.

    Ce n’est pas compliqué.

    C’est exigeant.

    Il faut respecter.

    Il faut écouter.

    Il faut transmettre.

    Il faut enseigner aussi, bien sûr, mais enseigner vraiment, c’est ouvrir un chemin plutôt que refermer une place.

    Et surtout, il faut se souvenir de cela.

    Chaque élève arrive avec une histoire que nous ne connaissons pas encore.

    Parfois, cette histoire est déjà lourde.

    Parfois, elle tient debout à peine.

    Parfois, elle attend seulement qu’un adulte ne l’abîme pas davantage.

    Alors il faut faire attention.