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  • Le jour où le blocus s’est débloqué

    Le jour où le blocus s’est débloqué

    Un blocus lycéen commence par un paradoxe.

    Pour ne pas entrer au lycée, il faut arriver très tôt.

    Très tôt.

    Parfois avant ceux qui souhaitent entrer.

    Comme quoi, lorsqu’on supprime les cours, la ponctualité progresse brutalement.

    Ensuite, on construit.

    Poubelles.

    Barrières.

    Ganivelles.

    Et, dans les établissements les mieux équipés, quelques palettes.

    La palette est essentielle.

    Je ne sais pas pourquoi.

    Peut-être parce qu’à dix-sept ans subsiste quelque part le souvenir heureux de la cabane construite à huit.

    À huit ans, on disait :

    « Interdit aux parents. »

    À dix-sept :

    « Lycée bloqué. »

    Le concept a mûri.

    Les matériaux, moins.

    La promotion sociale de la poubelle

    Les poubelles, elles, connaissent une ascension fulgurante.

    La veille encore, elles recueillaient des déchets.

    Le matin du blocus, les voilà barricades.

    Puis tribunes.

    Il suffit qu’un élève monte dessus pour qu’une poubelle devienne un espace démocratique.

    C’est beau, la République.

    Elle recycle.

    Et là, l’étymologie s’en mêle.

    Le mot blocus vient du moyen néerlandais blockhuis, la maison de madriers, le fortin.

    Autrement dit, lorsque des lycéens empilent des palettes devant une grille, ils ne mettent pas le bazar.

    Ils font de la philologie appliquée.

    Ils reconstruisent l’étymologie.

    Avec trois palettes Europe, deux ganivelles et le bac jaune.

    Je dirige donc un établissement où l’on peut apprendre l’histoire de la langue française sans entrer en cours.

    L’innovation pédagogique me dépassera toujours.

    Ceux qui veulent entrer et ceux qui veulent qu’ils n’entrent pas

    Devant le fortin, les bloqueurs restent dehors.

    C’est le principe.

    À l’intérieur, des personnels attendent.

    À l’extérieur, des élèves veulent entrer.

    Et, toujours à l’extérieur, d’autres élèves ne veulent pas entrer et souhaitent que ceux qui veulent entrer n’entrent pas non plus.

    Et moi.

    Évidemment.

    Le proviseur.

    Au milieu.

    Le proviseur est souvent au milieu.

    Entre les élèves et les adultes.

    Entre les familles et les professeurs.

    Entre les textes et la réalité.

    Entre ce qui devrait se passer et ce qui se passe.

    C’est moins une position qu’une vocation géométrique.

    Ce matin-là, je me retrouve donc devant une fortification en palettes, costume impeccable, cravate consciencieusement serrée et cette expression très particulière du chef d’établissement qui veut donner le sentiment qu’il maîtrise une situation qu’il découvre exactement en même temps que tout le monde.

    Trente-cinq années d’expérience.

    Ça sert.

    Notamment à avoir l’air de savoir.

    Débloquer

    Quelqu’un prononce alors la grande phrase.

    Celle qui résout tout.

    « Il faut débloquer la situation. »

    Très bien.

    J’aime les objectifs précis.

    Reste à savoir ce qui est bloqué.

    Le lycée ?

    La grille ?

    Les élèves ?

    Les poubelles ?

    La situation ?

    Moi ?

    À ce stade, je reste ouvert.

    Davantage que le portail.

    Pour débloquer les élèves qui veulent entrer, il faut déplacer les élèves qui empêchent d’entrer.

    Mais ceux qui empêchent d’entrer ne veulent précisément pas entrer.

    On ne peut donc pas leur proposer de sortir puisqu’ils sont déjà dehors.

    Il faudrait les faire entrer pour pouvoir ensuite les faire sortir afin que ceux qui voulaient entrer puissent enfin entrer pendant que ceux qui ne voulaient pas entrer seraient ressortis.

    J’ai envisagé un tableau Excel.

    Puis j’ai eu un reste de dignité.

    Entendre

    Alors on parle.

    Les élèves veulent être entendus.

    Je leur réponds qu’ils le sont.

    Ils précisent qu’ils veulent être écoutés.

    Touché.

    Entendre relève de l’acoustique.

    Écouter devient politique.

    Ils parlent.

    Je parle.

    Ils répondent.

    Je réponds à leur réponse.

    Ils répondent à ma réponse à leur réponse et, quelques minutes plus tard, nous sommes engagés dans cette forme supérieure du dialogue démocratique où chacun écoute suffisamment l’autre pour préparer ce qu’il va lui répondre dès qu’il aura enfin cessé de parler.

    Ça avance.

    Lentement.

    Mais ça avance.

    La démocratie, parfois, c’est simplement plusieurs personnes qui restent au même endroit assez longtemps pour finir par ne plus être absolument certaines d’avoir entièrement raison.

    C’est déjà beaucoup.

    Puis l’arène se forme

    Et soudain, quelque chose change.

    Les élèves se déplacent.

    Un cercle humain se forme.

    Pas de craie.

    Pas de barrières.

    Les corps suffisent.

    Une arène.

    Au centre, les gladiateurs entrent.

    Aura battle.

    Je connaissais les conseils d’administration.

    Les conseils de discipline.

    Les conseils pédagogiques.

    Les commissions éducatives.

    Je découvre le combat singulier.

    Formation continue immédiate.

    Un élève entre dans l’arène.

    Jogging gris.

    Armure de son siècle.

    Moi, je reste à distance.

    Costume.

    Cravate.

    Armure du mien.

    Et soudain, le cercle se tourne vers moi.

    Plus de « Monsieur le Proviseur ».

    Plus de « Monsieur ».

    Plus de proviseur.

    Un nom.

    Le mien.

    « Minzière ! Minzière ! Minzière ! »

    À l’unisson.

    Je devrais rester où je suis.

    Évidemment.

    Je suis chef d’établissement.

    Représentant de l’État.

    Président du conseil d’administration.

    Ordonnateur.

    Responsable de la sécurité.

    Et surtout homme de presque soixante-trois ans, donc théoriquement assez âgé pour reconnaître un piège lorsqu’une foule d’adolescents scande son nom.

    Ma raison vote contre.

    Mon ego, manifestement beaucoup plus jeune que moi, a déjà fait un pas.

    Je sais que ce n’est pas raisonnable.

    Alors j’entre dans l’arène.

    Costume contre jogging

    Nous voilà face à face.

    Lui, jogging gris.

    Moi, costume-cravate.

    Deux armures.

    Deux générations.

    Et probablement deux conceptions assez différentes de l’échauffement musculaire.

    Autour de nous, le cercle se resserre.

    Les téléphones se lèvent.

    Je n’ai aucune idée précise de ce qu’il faut faire.

    C’est ennuyeux.

    Surtout lorsqu’une foule scande votre nom avec cette confiance excessive qui vous oblige à donner l’impression que vous savez parfaitement pourquoi vous êtes là.

    Je fais donc ce que font les responsables expérimentés lorsqu’ils ignorent les règles.

    J’avance comme si je les avais écrites.

    Et j’ai gagné.

    Voilà.

    J’ignorais les règles.

    J’ignorais le barème.

    J’ignorais les critères.

    J’ignorais même qu’il y avait un vainqueur.

    J’étais donc parfaitement préparé.

    Dans l’administration, on appelle parfois cela une prise de fonction.

    L’algorithme franchit le blocus

    Les élèves crient.

    Les téléphones filment.

    Les vidéos partent.

    Et soudain, l’algorithme entre dans le lycée.

    Sans autorisation.

    Sans badge.

    Sans passer par l’accueil.

    Lui, bizarrement, personne ne le bloque.

    Pendant des années, j’ai parlé d’école.

    D’égalité.

    De République.

    D’émancipation.

    De pédagogie.

    De climat scolaire.

    Avec conviction.

    Avec dossiers.

    Avec diaporamas.

    Parfois même avec des graphiques.

    Audience correcte.

    Puis je marche quelques secondes dans une arène improvisée face à un élève en jogging gris.

    Boom.

    Des millions de vues.

    Je découvre avec une certaine humilité que j’ai peut-être consacré trente-cinq ans à perfectionner la mauvaise stratégie de communication.

    Il faut revoir les circulaires.

    Format vertical.

    Trente secondes.

    Musique tendance.

    Sous-titres.

    Je vois déjà le texte.

    Déploiement territorial de l’aura républicaine dans les EPLE.

    Objectif 1 : développer l’aura.

    Objectif 2 : objectiver l’aura.

    Objectif 3 : faire remonter les indicateurs d’aura avant vendredi 17 heures.

    Une application nationale serait créée.

    Elle tomberait en panne le lundi matin.

    Enfin quelque chose que nous saurions gérer.

    Une compétence non reconnue

    J’apprends donc que j’ai de l’aura.

    Beaucoup, paraît-il.

    J’ai vérifié mon dossier.

    Nom.

    Prénom.

    Corps.

    Grade.

    Échelon.

    Ancienneté.

    Décorations.

    Pas une ligne.

    Trente-cinq ans de carrière et personne n’avait pensé à mesurer l’essentiel.

    Mon aura.

    Encore une compétence acquise hors référentiel.

    Elle ne donnera droit ni à une indemnité ni à un avancement.

    Elle ne comptera pas pour ma retraite.

    À presque soixante-trois ans, je découvre donc mon principal talent professionnel au moment précis où il ne sert plus à faire carrière.

    J’ai toujours eu le sens du calendrier.

    Et pendant ce temps, le blocus

    Le blocus n’a évidemment pas disparu parce que j’ai remporté une aura battle.

    Ce serait flatteur.

    Donc probablement faux.

    Mais quelque chose avait circulé.

    Les mots.

    Les regards.

    Un peu de confiance aussi.

    Je ne suis pas devenu partisan des blocus.

    Un lycée, j’aime assez que l’on puisse y entrer.

    C’est même l’un des concepts fondateurs de l’entrée.

    Et je n’accepte pas qu’on empêche quelqu’un d’accéder à son établissement parce qu’il ne partage pas une mobilisation.

    Protester n’est pas confisquer.

    Crier n’est pas convaincre.

    Bloquer n’est pas débattre.

    Mais écouter n’est pas céder.

    L’autorité n’oblige pas davantage à devenir sourd.

    On peut dire non et continuer d’écouter.

    On peut maintenir une règle sans mépriser celui qui la conteste.

    On peut même, apparemment, entrer dans une arène sans sortir de sa fonction.

    Je préfère une jeunesse qui discute, conteste, s’emporte parfois et apprend peu à peu que sa liberté rencontre celle des autres à une jeunesse qui aurait définitivement conclu que rien ne mérite qu’on se lève.

    Même très tôt.

    Surtout très tôt.

    Puis le lycée a retrouvé son fonctionnement.

    Les palettes ont disparu.

    Les ganivelles sont redevenues des ganivelles.

    Les poubelles sont redevenues des poubelles.

    Cruelle déchéance sociale.

    Et la grille a recommencé à être une grille.

    On pouvait entrer.

    Ce qui, pour une entrée, reste une performance appréciable.

    Quant à mon aura, je la garde.

    Je l’ai gagnée en costume-cravate face à un gladiateur en jogging gris.

    À mon âge, on ne boude pas ce genre de promotion.

    Elle ne comptera pas pour ma retraite.

    Elle n’améliorera aucun indicateur.

    Elle ne figurera dans aucun référentiel.

    Mais dans l’Éducation nationale, il est toujours prudent d’avoir sur soi une compétence que personne n’avait prévue.