Une bataille d’aura ou l’autorité sans l’autoritarisme

Bureau de travail avec carnet ouvert, tasse et chat norvégien tricolore (blanc, noir et gris)

Une bataille d’aura ou l’autorité sans l’autoritarisme

Quelques secondes devant un lycée. Des élèves qui lancent un défi à leur proviseur. Un téléphone, puis dix, puis cent et une vidéo qui commence à circuler beaucoup plus loin que prévu. Je n’avais rien organisé et surtout rien à démontrer. J’ai simplement accepté de partager un moment avec mes élèves. Derrière cette improbable « bataille d’aura », il y a pourtant quelque chose de beaucoup plus sérieux. Une certaine idée de l’autorité, du respect, du désaccord et peut-être tout simplement de la fraternité.

J’avais oublié un petit détail

Je n’avais absolument pas prévu de devenir, même quelques heures, le proviseur d’une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux.

Des élèves m’ont proposé une « bataille d’aura ». Eux disent plutôt qu’ils m’ont défié. La nuance est probablement importante à leurs yeux. Je ne suis pas vraiment de ceux qui reculent devant un défi lorsqu’il est sympathique et sans conséquence alors j’ai accepté.

Sans calcul. Sans stratégie de communication. Sans me demander si cela améliorerait mon image de marque auprès des 16-18 ans. Je n’ai d’ailleurs toujours pas très bien compris comment on mesure précisément une aura même si l’on m’a depuis donné quelques cours accélérés.

J’avais simplement oublié un détail assez caractéristique de leur génération. Ils avaient tous un téléphone dans la poche.

Ce qui était pour moi un moment de quelques secondes vécu avec les élèves du lycée est donc devenu une vidéo. Puis la vidéo a circulé. Puis des journalistes ont appelé.

J’avoue que cela me laisse un peu perplexe.

Non parce que je regretterais ce moment. Je ne le regrette absolument pas. Mais parce que j’aimerais éviter que cette petite scène assez joyeuse devienne plus importante que ce qui se passe réellement depuis plusieurs jours devant nos lycées.

Les élèves ont des choses à nous dire

Depuis plusieurs jours, des lycéens se mobilisent. Ils bloquent parfois les établissements. Je suis opposé au blocage et mes élèves le savent parfaitement.

Je considère que la liberté d’expression est essentielle. Je considère également que le droit à l’éducation et la liberté pour un élève d’entrer dans son établissement le sont tout autant.

On peut donc revendiquer. On peut contester. On peut dire à un proviseur que l’on n’est pas d’accord avec lui. On peut lui dire que les journées sont trop longues, que certaines classes sont trop chargées, que les évaluations sont trop nombreuses ou que l’on s’inquiète de son avenir.

En revanche personne ne devrait pouvoir empêcher un autre élève d’aller en cours s’il souhaite y aller.

Cette position n’a jamais varié et elle ne varie pas davantage parce que j’ai accepté de participer pendant quelques secondes à une bataille d’aura.

Respecter une revendication ne signifie pas la soutenir. Écouter quelqu’un ne signifie pas lui donner raison. Et discuter n’est certainement pas renoncer à exercer son autorité.

Le proviseur n’est pas seulement une plaque sur une porte

Depuis le début de ces événements j’ai passé beaucoup de temps devant le portail du lycée.

Certains penseront peut-être que ce n’est pas la place d’un proviseur.

Peut-être.

Mais c’est la mienne.

Je vais régulièrement dans la cour. Je suis souvent présent à la sortie du lycée. Je discute avec les élèves. Ils viennent aussi me parler lorsqu’ils ont une difficulté, une idée, une colère ou parfois simplement quelque chose à raconter.

Je ne crois pas qu’un chef d’établissement perde son autorité parce que les élèves savent qu’il est accessible.

Je crois même exactement l’inverse.

L’autorité devient beaucoup plus solide lorsque celui qui l’exerce est connu. Lorsque les élèves savent ce qu’il pense. Lorsque les règles sont claires. Lorsque le « non » est vraiment un non mais qu’il n’empêche jamais la discussion.

L’autorité n’est pas l’autoritarisme

Nous confondons parfois les deux.

L’autoritarisme a besoin de distance. Il montre que celui qui commande possède le pouvoir et que celui qui reçoit la décision doit s’y conformer.

L’autorité éducative fonctionne autrement.

Elle impose parfois. Elle interdit lorsqu’il faut interdire. Elle sanctionne lorsqu’une limite est franchie. Elle protège toujours. Mais elle explique aussi. Elle écoute. Elle accepte la contradiction et elle n’a pas peur de reconnaître qu’un adolescent peut avoir quelque chose d’intelligent à dire même lorsqu’il choisit une manière de le dire que l’adulte désapprouve.

Depuis plusieurs matins j’arrive devant le lycée avant les élèves qui organisent le blocage.

Nous discutons.

Je leur rappelle ma position. Ils me rappellent la leur. Nous cherchons ensuite très concrètement comment éviter les tensions.

Une règle ne se discute pas. Un élève qui manifeste clairement sa volonté d’entrer doit pouvoir entrer.

Pour le reste nous échangeons sur les modalités afin que les élèves engagés dans le mouvement puissent conserver la cohérence de leur action sans priver les autres de leur liberté.

Cela s’appelle négocier.

Ce n’est pas capituler.

Quand le dialogue devient aussi une protection

Ces derniers jours le dialogue avec nos élèves n’a pas seulement été une jolie conception de l’éducation.

Il est devenu un outil de sécurité.

Des personnes extérieures au lycée sont venues aux abords de l’établissement. Certaines étaient masquées ou cagoulées. Il y a eu des tentatives de départ de feu et des tirs de mortiers d’artifice.

Ces actes n’étaient pas ceux des élèves d’Ambroise-Paré engagés dans le mouvement.

Au contraire plusieurs de nos élèves nous ont alertés lorsque des personnes extérieures cherchaient à provoquer des incidents. Ils ont parfois demandé eux-mêmes leur départ. Ils avaient compris qu’à partir du moment où la violence apparaît leur mouvement ne leur appartient plus vraiment.

Dans ces moments-là la confiance construite auparavant devient très concrète.

On se connaît. On se parle. On sait qui est qui. On distingue celui qui manifeste d’un individu venu uniquement chercher l’affrontement.

Et lorsque la tension retombe on peut aussi retrouver pendant quelques secondes quelque chose de léger.

Une bataille d’aura par exemple.

La fraternité n’exige pas que nous pensions tous pareil

C’est probablement ce qui m’a le plus touché dans ce petit moment.

Nous parlons énormément de liberté, d’égalité et de fraternité dans l’École.

La liberté donne lieu à des cours. L’égalité produit des politiques publiques, des indicateurs et des débats. La fraternité est parfois plus difficile à expliquer.

Pourtant elle commence peut-être exactement là.

Lorsque deux personnes qui ne pensent pas la même chose continuent à se reconnaître mutuellement.

Lorsque le désaccord ne transforme pas l’autre en adversaire à abattre.

Lorsque l’on peut dire « je ne suis pas d’accord avec ce que tu fais » puis quelques minutes plus tard rire ensemble.

Ce n’est pas de la faiblesse.

C’est même probablement beaucoup plus exigeant que de rester chacun de son côté en attendant que l’autre cède.

Trente-six nationalités et un seul lycée

Cette année les élèves d’Ambroise-Paré représentent trente-six nationalités différentes.

Et au quotidien presque tout le monde s’en moque.

Je trouve cela formidable.

Dans la cour personne ne fait chaque matin l’inventaire des origines. Les élèves sont d’abord des secondes, des premières, des terminales, des étudiants de BTS, des musiciens, des sportifs, des scientifiques, des littéraires, des garçons, des filles et des jeunes qui ne se reconnaissent pas toujours dans ces catégories.

Ils sont surtout élèves ensemble.

Si je devais leur attribuer un drapeau commun ce serait simplement celui du lycée.

Pas parce qu’il faudrait effacer leurs différences. Au contraire. Mais parce qu’une communauté existe précisément lorsque l’on peut rester différent sans cesser d’appartenir au même ensemble.

Cette communauté n’efface pas les désaccords non plus.

Ces jours-ci certains élèves bloquent le lycée. D’autres veulent entrer. Certains approuvent les revendications sans approuver le blocage. D’autres ne veulent rien avoir à faire avec ce mouvement.

Ils restent pourtant les élèves du même lycée.

Et cette fameuse bataille d’aura ?

Je ne vais pas en faire une nouvelle méthode de management.

Je ne proposerai pas non plus au prochain conseil d’administration d’inscrire la bataille d’aura dans le projet d’établissement.

Il faut savoir garder un peu de mesure.

Mais je ne vais pas davantage faire semblant de regretter ce moment parce qu’il a été filmé.

J’étais avec mes élèves.

Nous ne pensions pas tous la même chose.

Ils savaient que je désapprouvais leur blocage. Je savais qu’ils continueraient probablement à le faire le lendemain.

Et pendant quelques secondes nous avons simplement ri ensemble.

Dans une période où l’on a vu des tensions, des violences, des feux et des tirs de mortiers autour de plusieurs établissements je préfère finalement assumer cette image-là.

Un proviseur et ses élèves qui se défient pour rire vaut assez largement mieux qu’un proviseur et ses élèves qui se regardent comme des ennemis.

Ne pas laisser la petite histoire cacher la grande

Il reste pourtant une chose qui me gêne dans le succès inattendu de cette vidéo.

Je ne voudrais pas que l’anecdote fasse oublier l’essentiel.

Les lycéens qui se mobilisent aujourd’hui posent des questions aux adultes. Certaines revendications peuvent nous sembler imprécises, excessives ou contradictoires. Certaines modalités d’action sont contestables et je les conteste moi-même.

Mais cela ne nous dispense pas d’écouter.

À nous ensuite de répondre. De dire ce qui relève du lycée, ce qui relève du Rectorat, de la Région ou de l’État. De dire aussi parfois que nous ne pouvons pas répondre favorablement.

Écouter n’oblige pas à approuver.

L’autorité n’oblige pas à devenir sourd.

Et la fraternité n’exige certainement pas que nous pensions tous pareil.

On peut ne pas être d’accord, continuer à se respecter et rester capables de rire ensemble.

C’est peut-être cela finalement la fraternité.

Commentaires

2 réponses à « Une bataille d’aura ou l’autorité sans l’autoritarisme »

  1. Avatar de Simon
    Simon

    L’intelligence du cœur a parlé,
    Un vrai bonheur de lire ces lignes ! Bravo

  2. Avatar de Marie Pierre Carrouche
    Marie Pierre Carrouche

    Bravo à vous pour votre ouverture d’esprit et votre argumentaire qui l’etaie.
    Grâce à ce moment relayé par les réseaux l’opportunité de lire votre propos très intéressant et adapté dans la fonction que vous occupez dans la fonction publique : vous l’honorez dans ces temps difficiles où elle est si malmenée.
    Encore bravo et merci.

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