Étiquette : management

  • Pilotage par les indicateurs : garder l’humain en vue

    Pilotage par les indicateurs : garder l’humain en vue

    Le pilotage par les indicateurs peut éclairer l’action d’un lycée sans jamais remplacer le jugement professionnel. Résultats au bac, mentions, IPS, orientation, inclusion : les chiffres disent beaucoup, mais pas tout. Encore faut-il savoir les lire, les questionner et parfois leur résister pour ne pas perdre de vue l’essentiel, les élèves et la route à suivre.

    Je conduis une voiture moderne qui sait beaucoup de choses sur elle-même et qui éprouve manifestement le besoin de m’en faire profiter.

    Elle connaît ma vitesse, ma consommation, son autonomie, la pression des pneus, la température extérieure, la distance qui me sépare de ma destination et l’heure exacte à laquelle je suis censé y arriver avec cette assurance tranquille des machines qui savent parfaitement où je serai à 16 h 42 alors que j’ignore parfois encore ce que je ferai à 16 h 30.

    J’aime assez ce tableau de bord et je le consulte régulièrement, particulièrement depuis que je conduis une voiture électrique et que la notion d’autonomie prend une signification assez différente selon qu’il reste trois cents kilomètres de batterie ou quarante-neuf kilomètres pour rejoindre une borne située à quarante-sept.

    Je garde néanmoins une vieille habitude qui m’a jusqu’ici rendu quelques services.

    Je regarde la route.

    Cela paraît banal et presque archaïque. Je tiens pourtant beaucoup à cette méthode car je pourrais parfaitement passer mon voyage à surveiller ma vitesse, ma consommation et la pression de mes pneus pour finir dans le fossé avec tous les indicateurs au vert, une automobile parfaitement documentée et un conducteur dont la performance aurait brutalement cessé d’être mesurable.

    Il m’arrive de penser que nous faisons parfois la même chose avec les organisations publiques.

    Le bonheur est dans le tableur

    Je dirige un lycée et j’aime les chiffres.

    La confession n’est probablement pas la plus bouleversante que j’aurai faite dans ma vie mais elle mérite d’être précisée. Je ne voudrais pas que ce qui va suivre ressemble à la plainte nostalgique d’un vieux proviseur expliquant qu’autrefois nous n’avions pas besoin de statistiques pour connaître nos établissements.

    Autrefois nous ne savions simplement pas toujours ce qui s’y passait.

    Les données ont considérablement amélioré notre connaissance des établissements et je serais bien incapable aujourd’hui de piloter sérieusement un lycée sans regarder les résultats au baccalauréat, les orientations, les parcours, l’absentéisme, les retards, les sanctions, les choix de spécialités, les différences entre filles et garçons, les caractéristiques sociales des élèves et quantité d’autres informations qui possèdent cette qualité parfois désagréable de révéler ce que l’habitude avait fini par rendre invisible.

    Nous comptons même les téléphones portables confisqués.

    Trois cent dix au cours de la dernière année scolaire.

    Je ne sais pas encore exactement ce que ce chiffre démontre. Il peut révéler une utilisation préoccupante des téléphones, une vigilance remarquable des adultes ou simplement établir que trois cent dix fois un adolescent a découvert avec une certaine stupéfaction qu’un règlement intérieur pouvait produire des conséquences dans le monde réel.

    Il faudrait sans doute croiser la donnée.

    C’est généralement à cet instant que commence le tableau suivant.

    Cette passion contemporaine pour la mesure s’inscrit dans une évolution plus vaste que l’on désigne depuis quelques décennies sous le nom de New Public Management. Le choix de l’anglais donne immédiatement à la chose un sérieux auquel notre bon vieux management public n’avait probablement pas pensé.

    L’idée de départ n’a pourtant rien d’absurde. L’action publique doit rendre compte de ses résultats, l’argent public doit être utilisé avec discernement et une organisation ne peut pas considérer qu’elle accomplit parfaitement sa mission sous le seul prétexte que toutes les procédures ont été respectées.

    Je souscris volontiers à tout cela.

    Ma méfiance commence lorsque l’indicateur, après avoir été invité à éclairer la réalité, finit par prétendre la résumer avant de s’installer doucement au volant.

    L’inquiétant 100 %

    Prenons le plus évident de nos indicateurs, celui que chacun comprend et que la presse aime beaucoup au début du mois de juillet.

    Le taux de réussite au baccalauréat.

    Dans mon établissement, il se situe globalement au niveau attendu ou légèrement au-dessus. J’en suis satisfait et les équipes peuvent légitimement l’être.

    Pourtant, si demain quelqu’un entre dans mon bureau pour m’annoncer que nous avons atteint 100 %, ma première réaction ne sera probablement pas de bondir de joie.

    Je demanderai pourquoi.

    Cela peut sembler étrange chez un proviseur dont on pourrait raisonnablement attendre quelque enthousiasme devant la réussite de tous ses candidats.

    Cent pour cent peut signifier que nous avons remarquablement accompagné chacun jusqu’à la réussite et dans ce cas je serai très heureux.

    Cela peut aussi signifier que nous avons progressivement appris à ne conserver jusqu’au bout que les élèves dont la réussite paraissait suffisamment probable.

    Le phénomène n’a même pas besoin d’être décidé.

    Une réorientation parfaitement justifiée ici, un changement d’établissement conseillé avec bienveillance là, une poursuite de scolarité jugée peu réaliste ailleurs et quelques dizaines de décisions individuelles prises par des professionnels sérieux peuvent finir par produire collectivement quelque chose que personne n’avait choisi d’organiser.

    La statistique devient excellente.

    La réalité humaine peut l’être un peu moins.

    Certains élèves ne sont pas au lycée uniquement pour obtenir leur diplôme dans le délai que nous souhaiterions. La maladie possède son propre calendrier, le handicap impose parfois un rythme différent et une vie familiale peut se défaire au moment le moins opportun.

    Pour un jeune qui ne venait plus depuis plusieurs mois, franchir de nouveau le portail trois matinées par semaine peut représenter une victoire dont aucun palmarès ne fera jamais état.

    Ces élèves viennent évidemment apprendre et notre ambition doit rester entière pour eux. Le lycée leur offre aussi parfois quelque chose de plus élémentaire et de plus précieux, un rythme, des camarades, des adultes qui les connaissent, un lieu où ils sont attendus le matin et quelquefois simplement quelques heures durant lesquelles leur existence cesse de tanguer.

    Certains obtiendront leur baccalauréat l’année suivante, d’autres mettront davantage de temps et quelques-uns ne l’auront peut-être jamais.

    Ils feront baisser notre taux de réussite.

    Je peux vivre avec cela.

    Je vivrais beaucoup moins bien avec un lycée qui aurait découvert le moyen statistiquement imparable de ne plus avoir d’élèves fragiles.

    Le drame de la mention manquante

    Un autre chiffre nous résiste davantage.

    Notre taux de réussite est satisfaisant mais le taux de mentions demeure inférieur à ce que l’on pourrait attendre au regard du profil de nos élèves.

    L’explication arrive assez vite.

    Ils manqueraient d’ambition.

    C’est possible et il serait aussi confortable qu’imprudent de rejeter cette hypothèse simplement parce qu’elle nous dérange. Peut-être n’encourageons-nous pas suffisamment certains élèves à aller au bout de leurs possibilités et nous devons nous poser la question.

    Seulement un chiffre possède cette qualité remarquable de répondre avec une grande précision à la question qu’on lui pose tout en gardant un silence absolu sur toutes les autres.

    Imaginons une bonne élève de terminale. Elle travaille régulièrement, son dossier est solide, son orientation post-baccalauréat est bien engagée et elle sait raisonnablement que son diplôme ne devrait pas lui échapper.

    Quelques heures supplémentaires lui permettraient sans doute de transformer certains 15 en 17 et d’augmenter ses chances d’obtenir une mention supérieure.

    Le problème est qu’elle joue du violoncelle.

    Son voisin fait du football, une autre s’engage dans une association, un autre lit beaucoup et pas toujours les ouvrages que nous avons eu la prévoyance d’inscrire au programme.

    Certains persistent aussi à voir leurs amis.

    Il arrive même que des lycéens tombent amoureux.

    L’institution dispose encore de peu d’indicateurs fiables sur cette dernière activité qui consomme pourtant beaucoup de temps, perturbe quelquefois la concentration et présente un taux de réussite à long terme suffisamment incertain pour que je renonce à commander une étude longitudinale.

    Nous pourrions probablement augmenter le nombre de mentions en supprimant quelques entraînements, quelques répétitions, quelques engagements associatifs, quelques romans inutiles, quelques soirées entre amis et deux ou trois histoires d’amour.

    Le tableau de bord progresserait.

    Je ne suis pas certain que l’éducation y gagnerait.

    Notre taux de mentions traduit peut-être réellement un manque d’ambition scolaire. Il peut aussi refléter chez certains jeunes un équilibre différent entre l’École et le reste de leur existence. D’autres explications existent probablement encore et le chiffre, aussi précis soit-il, ne permettra jamais de choisir seul entre elles.

    Le tableau saura toujours compter les deux dixièmes perdus.

    Il saura beaucoup moins bien comptabiliser le musicien gagné.

    Quand la moyenne cache ce qu’elle additionne

    Il y a ensuite l’IPS, notre indice de position sociale.

    J’aime beaucoup la précision avec laquelle quelques décimales parviennent à résumer la situation sociale de plus d’un millier d’adolescents et de leurs familles. Le réel, lorsqu’il entre dans une cellule de tableur, acquiert soudain une netteté qu’il possède rarement lorsqu’il s’assoit devant vous dans un bureau.

    Pris globalement, l’IPS de notre lycée décrit un établissement relativement mixte et situé sous certaines moyennes départementales ou académiques.

    Le chiffre est juste.

    Il ne dit simplement pas tout.

    Dès que l’on sépare la voie générale et la voie technologique, la photographie change.

    Les mêmes élèves entrent chaque matin par le même portail, déjeunent au même restaurant scolaire, se croisent dans les mêmes couloirs et appartiennent au même établissement sans se répartir socialement de la même manière entre les différentes voies.

    Cette fois, je n’ai aucune envie d’expliquer au chiffre qu’il simplifie la réalité.

    Il vient précisément de m’en montrer une part que la moyenne globale cachait.

    Reste à comprendre pourquoi.

    « Mais tu peux aller en générale ! »

    Il suffit parfois de cinq mots prononcés avec les meilleures intentions pour révéler une hiérarchie que personne ne revendique officiellement.

    Un bon élève de seconde annonce qu’il envisage la voie technologique.

    On lui répond presque spontanément.

    « Mais tu peux aller en générale ! »

    La phrase se veut encourageante et ressemble même à un compliment.

    C’est peut-être précisément le problème.

    Personne n’a dit que la voie technologique était inférieure et le mot descendre n’a été prononcé par personne. Il se tient pourtant quelque part entre les mots, assez discret pour que nous puissions tous prétendre ne pas l’avoir entendu.

    Nous pouvons consacrer des circulaires, des brochures et des réunions à la valorisation de la voie technologique. Tant que le choix d’un excellent élève nous surprendra, nous n’aurons pas complètement réglé la question.

    Cette voie est une voie de réussite avec ses exigences, ses pédagogies, ses poursuites d’études et ses formes propres d’excellence. Un élève peut y trouver le parcours qui correspond précisément à ses aptitudes et à son projet alors qu’il aurait beaucoup plus difficilement trouvé sa place dans une voie générale choisie surtout parce qu’elle conserve un prestige social supérieur.

    Mieux vaut réussir pleinement dans une voie technologique choisie que s’épuiser dans une voie générale retenue principalement parce qu’elle demeure le chemin que l’on suppose naturel pour celui qui « peut ».

    La question posée par l’IPS différencié devient alors autrement plus intéressante que celle que la moyenne permettait d’éviter.

    Il faut évidemment permettre à chaque jeune issu d’un milieu populaire d’accéder à la voie générale lorsque son projet et ses capacités l’y conduisent sans que l’autocensure, la méconnaissance des codes scolaires ou les représentations de son entourage viennent limiter ses possibles.

    Si nous croyons réellement à la valeur de la voie technologique, nous devons aussi souhaiter qu’elle soit librement choisie par les enfants des catégories favorisées.

    La démocratisation ne consiste pas seulement à permettre aux uns d’emprunter les chemins historiquement fréquentés par les autres. Elle suppose aussi que plusieurs chemins puissent conduire à la réussite sans que leur prestige soit déterminé à l’avance par l’origine sociale de ceux qui les empruntent.

    Voilà un indicateur que j’aime bien.

    Il ne me donne pas la réponse.

    Il m’empêche simplement de me satisfaire de la première.

    Quand le chiffre a raison contre moi

    Je pourrais être tenté de conclure que les statistiques sont toujours réductrices et que seul le professionnel de terrain, riche de son expérience, de sa connaissance des élèves et de quelques décennies passées dans l’Éducation nationale, possède l’intelligence véritable du réel.

    Je pourrais même développer cette théorie assez longtemps.

    Elle aurait surtout l’immense avantage de donner raison au professionnel expérimenté qui écrit ces lignes et cela suffit déjà à me rendre prudent.

    Les chiffres ont parfois raison contre nous.

    Une concentration inhabituelle de sanctions, une augmentation de l’absentéisme, des choix de spécialités très différenciés entre filles et garçons ou une orientation socialement marquée peuvent révéler quelque chose que la fréquentation quotidienne de l’établissement avait fini par rendre banal et donc invisible.

    Lorsque le voyant s’allume, il ne connaît pas nécessairement la panne et ne sait évidemment pas réparer la voiture.

    Il peut même être défectueux.

    Je vais pourtant vérifier avant de déclarer que la pression d’huile n’est qu’une représentation technocratique de la mécanique.

    C’est sans doute ce que j’attends d’un bon indicateur, qu’il attire mon regard là où je n’aurais pas nécessairement pensé à le poser et qu’il m’oblige parfois à examiner une réalité qui ne correspond pas tout à fait à ce que je pensais savoir.

    Le moment où il faut savoir dire non

    Il arrive cependant un moment où regarder, comprendre et interpréter ne suffisent plus.

    Il faut décider.

    C’est là que commence une autre responsabilité du cadre éducatif, moins facile à transformer en indicateur et beaucoup plus inconfortable à exercer.

    Un chef d’établissement appartient à une institution hiérarchisée, met en œuvre les politiques publiques et rend compte de son action. Je n’ai jamais considéré que l’autonomie consistait à choisir parmi les instructions reçues celles qui correspondent à mes préférences du jour.

    La loyauté institutionnelle ne dispense pourtant pas du jugement.

    Un objectif peut être parfaitement défendable lorsqu’il est formulé nationalement ou académiquement et devenir absurde lorsqu’on prétend l’appliquer mécaniquement à une situation dont il ignore presque tout.

    C’est alors qu’un cadre doit pouvoir dire non.

    Pas le non confortable qui transforme toute demande venue d’en haut en atteinte insupportable à la liberté du terrain. Après quelques décennies dans l’Éducation nationale, j’ai acquis au moins une certitude. L’absurdité administrative circule assez librement dans les deux sens et aucun étage de l’institution n’a jamais obtenu le monopole de l’intelligence.

    Je parle d’un non professionnel, argumenté et loyal, prononcé après avoir compris l’objectif, examiné les données et mesuré les conséquences.

    Si améliorer mon taux de réussite suppose de faire partir plus tôt ceux dont l’échec risque de détériorer la moyenne, je préfère expliquer pourquoi le taux restera imparfait.

    Augmenter le nombre de mentions ne peut pas davantage signifier que toute heure consacrée par un bon élève au sport, à la musique, à l’engagement ou simplement à sa vie devient une réserve disponible pour améliorer ses résultats scolaires.

    Quant aux écarts sociaux entre les voies, les réduire ne peut pas seulement consister à pousser davantage d’élèves vers la voie générale sans interroger la valeur que nous accordons réellement à la voie technologique.

    Dans chacun de ces cas, nous pourrions embellir un chiffre sans avoir résolu le problème et parfois même en en créant un autre.

    Le métier d’un cadre ne consiste donc pas seulement à transformer chaque objectif en plan d’action. Il faut aussi être capable d’expliquer pourquoi un objectif appliqué sans discernement finirait par éloigner l’institution de sa mission.

    Ce n’est pas très confortable.

    Un mauvais chiffre accompagné d’une longue explication reste moins élégant dans un tableau qu’une cellule verte. Il est pourtant des situations où je veux pouvoir dire à ma hiérarchie que l’indicateur s’est dégradé parce que nous avons gardé un élève fragile, tenté quelque chose avec celui dont la réussite était incertaine ou simplement accepté que le temps éducatif ne corresponde pas exactement au temps statistique.

    Je m’inquiète moins d’un cadre qui manque occasionnellement un objectif que de celui qui finit par ne plus se demander ce qu’il a dû faire pour l’atteindre.

    L’inhumanité institutionnelle ne naît pas nécessairement de personnes inhumaines. Elle peut se fabriquer sans bruit avec des intentions convenables, des procédures parfaitement respectées et des tableaux magnifiquement renseignés.

    C’est précisément pour cela qu’il faut parfois savoir dire non.

    Deux experts indépendants

    Cette réflexion est régulièrement soumise à l’évaluation de deux spécialistes qui vivent à la maison et dont l’indépendance à l’égard de toute autorité ne fait aucun doute.

    Solo et Ballerine, mes deux chats, ont depuis longtemps élaboré leur propre système de pilotage.

    Les indicateurs portent essentiellement sur la disponibilité des croquettes, le nombre de portes abusivement fermées, la température des fauteuils et le délai de réaction de l’administration lorsqu’un chat demande à entrer dans une pièce qu’il vient pourtant d’exiger de quitter.

    Ils évaluent également la capacité humaine à comprendre immédiatement ce qu’un chat désire sans que celui-ci soit contraint de préciser la nature de sa demande.

    Nos résultats sont mauvais.

    J’ai tenté d’expliquer que l’évaluation devait prendre en compte les moyens disponibles, les contraintes de fonctionnement et la complexité de l’environnement.

    Solo m’a regardé.

    J’ai retiré cet argument.

    Le New Public Management n’avait probablement pas prévu le chat norvégien.

    Solo, si.

    Le temps de l’École

    Il reste une difficulté dont aucun perfectionnement de nos tableaux ne viendra complètement à bout.

    Nos indicateurs vivent dans le temps de l’institution.

    L’année scolaire commence en septembre, les résultats arrivent en juin ou en juillet, les campagnes d’orientation possèdent leurs calendriers et les tableurs apprécient que les événements surviennent dans la colonne où ils étaient attendus.

    L’éducation entretient une relation beaucoup plus incertaine avec le temps.

    Un élève peut échouer aujourd’hui et trouver son chemin trois ans plus tard. Un autre peut réussir brillamment tout ce que nous lui proposons avant de mettre beaucoup plus longtemps à comprendre ce qu’il souhaite réellement faire de cette réussite.

    Celui qui n’obtient pas son baccalauréat en juin apparaîtra dans notre statistique de l’année comme un échec alors même qu’il pourra devenir quelques années plus tard l’une de ces histoires que l’on raconte avec bonheur lorsqu’un ancien élève revient pousser la porte du lycée.

    Le fichier aura été fermé depuis longtemps.

    Les diplômes, les mentions, les absences et les passages d’une classe à l’autre se comptent assez bien.

    La confiance retrouvée, l’autonomie conquise, le goût d’apprendre, la capacité à vivre avec les autres ou le simple fait de devenir progressivement l’auteur de sa propre vie entrent beaucoup moins facilement dans une cellule.

    Ce n’est pas une raison pour cesser de mesurer.

    C’est une bonne raison pour rester modeste devant ce que nous mesurons.

    La route

    Je continuerai donc à consulter mes tableaux de bord et sans doute à en fabriquer davantage que ce qui serait strictement indispensable car l’expérience m’a appris qu’il était imprudent de prendre devant soi-même des engagements que l’on sait déjà ne pas pouvoir tenir.

    Les résultats, les mentions, l’IPS, l’absentéisme, les parcours et les spécialités continueront à m’intéresser. Je suivrai même les confiscations de téléphones puisque trois cent dix observations constituent maintenant le début d’une série statistique et qu’il serait presque cruel de l’abandonner.

    Les chiffres me montreront parfois quelque chose que je n’avais pas vu. Ils m’obligeront à chercher des explications qu’ils sont incapables de fournir et il m’arrivera aussi de devoir expliquer pourquoi un objectif apparemment raisonnable ne doit pas devenir une injonction aveugle.

    Je leur demanderai de m’éclairer sans leur abandonner la conduite.

    Puis je relèverai les yeux.

    Un tableau de bord est un formidable instrument à condition de se souvenir qu’il n’est ni la route, ni la destination et encore moins la raison du voyage.

    Je regarde le compteur, le GPS et l’autonomie suffisamment souvent pour ne pas transformer le trajet en aventure expérimentale. Solo considère probablement que je pourrais aller plus vite. Ballerine, qui n’a pourtant aucune expérience connue de la conduite automobile, semble déjà disposer d’un avis.

    Je regarde surtout devant moi et ceux qui voyagent avec moi. De temps en temps, un coup d’œil dans le rétroviseur ne sert pas à contempler avec satisfaction les kilomètres parcourus. Il permet simplement de vérifier que personne n’est resté sur le bord de la route.

    On peut respecter l’itinéraire, arriver exactement à l’heure et avoir tous les voyants au vert.

    Si quelqu’un manque à l’arrivée, je ne suis pas certain que cela s’appelle réussir.